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Edition du 31 Janvier 2008 / N°374 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent

Mouchoirs

– Je n’ai plus que mes yeux pour pleurer…
Mais non, il reste au moins un mouchoir ! Ce prolongement de soi-même, confident des moments sans témoin, des petits jours, des passages de la vie que l’on préfère garder pour soi.
Le mouchoir est le miroir absorbant des sentiments qui se résolvent en larmes et en « chandelles ». Parlons justement de chandelles, faisons un bref retour au temps où l’on s’éclairait à la bougie et aux flambeaux – des luminaires, il est vrai, qui n’éclairaient pas les mêmes décors que la chandelle.
Petits mouchoirs de linon, de batiste brodés, ornés de dentelles, gages d’un cœur donné, d’émotions dérobées, trophées amoureux. Mouillés de larmes, triturés dans l’angoisse, parfumés, agités avec grâce. Adieux, fidélité, promesse.
Grands mouchoirs de lin-coton aux fines rayures, au chiffre discret. Mouchoir blanc de la bravoure, porté sur le coeur face à l’ennemi tel un défi à ses fusils. Dernier combat pour un monde effacé par la brutalité d’un temps nouveau qui s’avance derrière son fronton « Liberté ». Dans quel arcane s’est effectué ce basculement d’un monde ancien vers le nouveau ? Quelle en est la date pivot ? Vendée… Mouchoir rouge de Cholet.
Mouchoirs du temps jadis, mouchoir écarlate du sacrifice… qu’êtes-vous devenus ? Une expression vide de sens dans les arènes païennes, quand les foules vont priant aux pieds du dieu Tiercé : les chevaux sont arrivés dans un mouchoir de poche !
Depuis l’ère du kleenex, on ne fait plus de nœud à son mouchoir : tout est devenu jetable et plus rien n’empêche la fuite des neurones. Jetables l’amour, le mariage, l’enfant, le parent, le patron et l’employé… Pour connaître la date de péremption, il faut gratter… pas bien longtemps. L’attachement sans l’engagement ; les avantages du couple sans les inconvénients, les avantages du célibat sans ses disgrâces ; l’indépendance sans la solitude. Trouvailles géniales ! On se refait un cœur comme la façade et l’on ravale ses larmes puisqu’elles n’expriment rien de durable. Au temps de l’apaisement, aucun mouchoir ne dit plus : « Te souviens-tu ? » sous la chaleur du fer. Quel temps perdu ! Il faut aller vite pour profiter, ne pas s’embêter et consommer. Comment tenir le paradis qui est promis – parce qu’on le vaut bien, parce qu’on mérite le mieux, parce qu’il faut exiger « tout » ? Le choix aliène alors que tout est dû : le confort, la voiture, les vacances, les RTT, le restau, la pause-café, cigarette, latrines, tchatche... Qu’est-ce que ce truc désuet et gris nommé travail, ce fléau au royaume de l’Ego ? On cherche celui, celle qui va nous aimer. Où est-il, où est-elle ? Où est mon double qui aura envie des mêmes choses que moi, détestera les mêmes gens, pensera pareil, adoptera mes amis et laissera tomber les siens (trop nuls) ? Je ne t’écoute pas, tu ne m’entends pas. La rivière a disparu dans le premier repli de terrain, le fleuve s’est perdu dans les sables. L’immense foire scandée par les cymbales commerciales est prise de frénésie : c’est les soldes dans les cathédrales de la dépense, temps fort de la liturgie du gaspillage. Des mouchoirs en solde, douze pour le prix de six… Qui achète encore des mouchoirs ? Dans la nature courent, errent, traînent les « jetés » du lit, de l’appart, du foyer, du travail et les kleenex blanchâtres accrochés aux buissons qui s’agitent au plus léger souffle d’air tant ils ont peur du silence et du vide.

copyright février 2007

(05/02/2007)
Catherine Hervoüet des Forges
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Vos réactions :
- Les souvenirs passent et le temps aussi. ...(08/02/2007 - 10:12)
Les souvenirs passent et le temps aussi. Les kleenex sont toujours propres, les mouchoirs ne le restaient pas longtemps, et avec un nez en chandelle, ils finissaient en serpillière humide... Le progrès, le vrai, celui qui prend les virages à 90 °, il n'y a que cela de vrai: http://jeanpierre.becker.free.fr/

+ Absolument superbe. Il est vrai que je fais ...(08/02/2007 - 09:33)

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