Ligne de Crédit se dote d’une nouvelle rubrique Celle-ci vous proposera régulièrement des scènes, des « morceaux de vie », « pris sur le vif », au Canada, où Guillaume Sire, auteur des « Confessions d’un funambule » (Editions de la Table Ronde) séjourne actuellement.
Dimanche soir. L’hiver à Montréal. Un froid pervers s’engouffre dans les rues. Sous la lumière des réverbères, on croirait que la neige est orange. La ville est déserte. Lorsque le vent s’ourle de glace, personne ne flâne, les gens sortent peu et, s’ils sortent, ils savent où ils vont, par quel chemin, ils marchent vite, si vite qu’on ne voit pas leurs yeux.
Avec quelques amis, je vais au Sergent recruteur, un estaminet du plateau Mont Royal célèbre pour ses conteurs d’histoires. Les clients se taisent, le conteur grimpe sur l’estrade, s’assoit sur un petit tabouret et parle de licornes, de princes et de sorcières. Ou bien il raconte la vie d’un musicien de Brooklyn amoureux de la lune. Dépositaire de millénaires de tradition orale, il a la voix d’un mage, d’un aède, d’un griot. Il se prête tout entier à une histoire qui passait justement par là, il la fixe, l’écoute et la transmet. Le silence accueille la féerie sur un coussin de soie. On se contente de tremper ses lèvres dans la bière ambrée que le patron se vante d’avoir brassée lui-même. On ferme les paupières, bercé par le timbre aérien du son de cette voix. L’histoire suit son chemin parmi les âmes étourdies. Il était une fois…Ils vécurent heureux…Quand soudain, une volée d’hirondeaux obscurcit le lointain…
Et puis plus rien. Le vide. La fin de l’histoire. Personne ne l’écrira jamais. On ne s’en souviendra bientôt plus. On en contera d’autres qui iront elles aussi hanter les mémoires quelques instants, et qui finiront par s’envoler vers d’autres cieux : à l’abri du cimetière des histoires oubliées. Certaines légendes sont belles parce qu’elles n’existent qu’à haute voix.
Un tonnerre d’applaudissements récompense le conteur. On fait tourner son couvre-chef pour lui payer un coup à boire. Demain soir, un autre inconnu l’aura remplacé sur l’estrade, une autre histoire sera dite, un autre chapeau tournera.
Des bars comme Le Sergent Recruteur ont élu domicile à tous les coins de rue de Montréal. Il y en a des centaines. Des troquets où des conteurs et des chansonniers se succèdent, faisant bouillir le sang dans les veines de la ville. Cette musique et ces histoires résonnent, en français ou en anglais, partout au Québec. Brassens, Duke Ellington, des contes africains, des légendes chinoises…il y en a pour tous les goûts, pourvu que le moment soit beau. L’hiver, c’est dehors, pas dedans ! Place à la poésie, à l’accordéon, au saxophone, au rouge qui tâche et à la joie de se sentir vivant ! Laissez-moi goûter un peu d’éternité avant d’aller me coucher, la tête pleine de rêves.
A chacun de mes retours en France, je regrette cette bohème et ses refrains. On doit le reconnaître : de tels endroits n’existent plus chez nous. Les seuls bistros où une bribe de poésie subsiste sont partis se cacher, terrifiés par l’asepsie qui décima leurs frères en les remplaçant par des salons de thé et des boîtes de nuit. La magie s’est dissipée. Ou bien elle a tout bonnement décidé de s’exiler de l’autre côté de l’Atlantique. Rendons-nous à l’évidence : la France de Ferré, Aznavour et Coluche n’existent plus. La patrie des poètes est devenue celle de Star Academy.
Les marches de la butte sont envahies par les Japonais. Les loyers de Montmartre sont parmi les plus chers de la capitale. Les bars où on jouait de la musique autrefois ont été poursuivis par la SACEM jusqu’à devoir fermer leurs portes. On vit sur nos acquis : sur les lambeaux de féerie héritées des anciens puis martelées et commercialisées à tour de bras. A Montréal, les Québécois ont su conserver un savoir-vivre que nous sommes coupables d’avoir oublié peu à peu. Il faut croire que la France a émigré au Canada, effrayée par des Français qu’elle ne comprenait plus. Lorsque je sors le soir à Toulouse ou Paris, j’aimerais trouver un peu de ce bonheur –simple et vrai– dont notre pays a été le porte-drapeau pendant si longtemps.
(05/02/2007)
Guillaume Sire, auteur des confessions d'un funambule Lien vers le site
bojour guillaume,
j'aurais besoin de te rencontrer mais je n'arrive pas à trouver ton contact. Si tu lis ce message, écrit moi rapidement svp. C'est au sujet de saravuth
Marc
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