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Edition du 11 Avril 2008 / N°378 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent


Clic et clic !


« Un adhérent voudrait vous contacter. » Georgette commence à avoir marre de cette messagerie de rencontres. Souvent, après deux ou trois échanges banals, où elle s’efforce d’être un peu « réelle » et optimiste, l’interlocuteur cesse d’émettre sans explication. Les quelques rendez-vous acceptés ont toujours été nuls. Elle n’en retient que le serrement de cœur éprouvé en voyant l’inconnu se présenter : « Non, celui-là, jamais ! » Les moments accordés par politesse – les fesses glacées sur une chaise de jardin public en un début de printemps ensoleillé mais froid, le café pris dans la fumée d’une brasserie après avoir poireauté quinze minutes devant la porte dans l’obscurité hivernale… – elle n’en veut plus ! Vraiment, rechercher l’âme sœur n’a rien d’excitant. « Cliquez sur la photo. » Soupir. Clic ! Sur l’écran apparaît l’inconnu en mal d’amour ou de relations vite bâties, ou – ça existe aussi – le brave type qui y croit encore. Mais cette tête-là… à peu de chose près elle l’a déjà vue cinquante fois, avec son argumentaire ! Généreux, tolérant, persévérant… tenace, sincère, compréhensif, sensible… courageux, conciliant, sociable… Bien sûr, il attend d’elle toutes les qualités, même les plus contradictoires, y compris du répondant au lit. Avec le grand classique : elle a entre quinze et, au pire, un an de moins que lui.
Voilà le premier message du candidat... Il a fait court : « Bonjour, veux-tu dialoguer ? » Tutoiement d’emblée. Celui-là non plus ne sait pas que le « tu » s’apprivoise, se déguste, comme le gâteau à la crème pâtissière que Georgette savoure du bout de la petite cuiller les samedis après-midi derrière la vitre d’un salon de thé vieillot.
Ca mord à plein, dans l’espace virtuel où se croisent et s’entrecroisent les électrons, libres ou non, des humains en mal de communication, d’écoute et de chaleur. Les « portraits » sont les étiquettes de bouteilles à la mer : décorées, enluminées, ou d’une sobriété qui étreint l’âme attentive égarée elle aussi dans les mailles de la Toile. Beaucoup renferment angoisse, espoir, illusions perdues, et certaines des sanglots. Femme en détresse, chargée d’enfants, ravagée de solitude, cherchant désespérément un soutien affectif et matériel ; veuf désemparé ; divorcé souhaitant reprendre le chemin ; homme installé dans trop de sécurité et qui rêve d’un bon coup de vent du large ; déçue qui rame hors d’une fondrière ; amateur d’aventures faciles un peu dépassé par l’abondance du vivier… ; fantaisistes, border-line et psychopathes.
Qui va dire qu’il est jaloux, qu’il est le meilleur soutien de la Française des jeux et enfume sans vergogne son voisinage sans se soucier de la loi ? Laquelle avouera d’emblée qu’elle est prête à se muer en harpie dès le nuage rose dissipé, qu’elle donne une seule eau de rinçage aux légumes et a tendance aux achats compulsifs ?
Difficultés, douleur de la solitude. Au secours ! crient en réalité nombre des portraits exposés, classés, revendus, refilés. Mais aussi, chez certains, désir de remettre à neuf ses vieux instincts, printemps oblige, de sentir son cœur battre sur le sentier de la guerre balisé par le piano du portable qui préserve si bien la liberté de gambader.
« C’est décidé, j’arrête ! Je me désinscris ! » martèle Georgette. Un nouveau contact s’annonce. Elle hésite un instant. « Jetons quand même un coup d’œil… » Car la petite voix intérieure, têtue, a une nouvelle fois murmuré : « Et si c’était ta chance qui frappait à la porte ? » Clic.

copyright Avril 2007

(11/04/2007)
Catherine Hervoüet des Forges
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