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Edition du 11 Avril 2008 / N°378 Le(s) saint(s) du jour
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Pris sur le vif


Snooz


« Moi, se dit le Petit Prince, si j’avais cinquante-trois minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine. »
Antoine de Saint-Exupéry

Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Un bruit familier, celui qui nous tire de notre lit tous les matins. Un pont entre l’imaginaire et le réel. Il nous ramène sur terre lorsqu’on volait si bien. Il nous inquiète. Il nous menace. « Quel jour sommes-nous ? Que dois-je faire ? Il était bizarre ce rêve. Vite, je dois me dépêcher ou j’aurai des bouchons sur le périph. » Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible.

***

Chaque matin, à la première sonnerie, il restait à Marc encore une heure de sommeil ponctuée par une autre plainte de son réveil toutes les dix minutes. Quand le son électronique retentissait, Marc pressait sur ce gros bouton : Snooz. Six chapitres l’attendaient.
A cette heure-ci, on se rendort en un rien de temps. Il suffit de poser à nouveau la tête sur l’oreiller, de fermer les paupières. Encore soixante minutes emmêlé dans ses draps : Marc commençait la journée par une bonne nouvelle. Retourner au pays de l’imaginaire. Des ponts, avant d’arriver dans le réel, il lui en restait six à franchir. Et il s’en passerait des choses d’ici là.  

***

            Après la première sonnerie, elle venait le rejoindre. Cheveux châtains, taille fine, joues fraîches et les yeux céladon. Elle le prenait par la main. Sa première phrase était toujours la même :
            - Tu viens ? Nous allons cueillir des abricots…
            Elle le tirait derrière-elle, parmi les univers changeants de l’intangible. Ils passaient par Singapour, par Santiago du Chili, puis ils se retrouvaient dans le décor d’un dessin animé. Ils étaient ensemble. Ils s’amusaient bien. Ils sautaient à travers des fenêtres pleines d’un air à la vanille. Le plus souvent, ils avaient chacun un panier en oseille, comme pour chercher les œufs de Pâques. Elle ressemblait à sa sœur, à sa mère, à une néréide. Elle chantait mieux que n’importe quelle sirène. Marc devait courir très vite pour la suivre. Ils tombaient parfois à la renverse, la tête la première dans les coquelicots. S’ils sautaient assez haut, les deux enfants ne touchaient plus le sol, ils nageaient dans les nuages : un peu comme dans une piscine, mais sans eau. Terre, un, deux, un, deux, trois, ciel !  
            Elle était tantôt princesse, tantôt fille des rues. Elle était ventriloque et elle peignait aussi. Un peu bohème, un peu linotte. Les cheveux en bataille. Espiègle, que croyez vous ? Un ange démoniaque. Avec des caramels volés dieu seul sait où. Son verre de lait, ses tartines de miel. Plus tard, elle serait boulangère ou astronaute. Les fleurs du romarin sont bleues, c’est le plat préféré des éléphants. Un ornithorynque parle couramment huit langues, on se demande encore lesquelles. Elle disait n’importe quoi. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.

Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Snooz. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Cinq chapitres encore.

***

            Après la deuxième sonnerie, elle venait le rejoindre. Un ruban pour tenir ses couettes, un corps d’adolescente, des pommettes roses et des yeux pistache. Dans ses bras doux comme de la soie, elle enlaçait Marc. Il frissonnait. Elle l’embrassait. Sur ses lèvres, il y avait comme le goût sucré d’un abricot.
            Ils dansaient la valse sur les flots impalpables du subconscient. Les grands bals d’autrefois, dans les palais de Vienne ou les quartiers populaires des hameaux de campagne. Ils tournoyaient. Rimbaud, limonade, on n’est pas sérieux. Ils récitaient des vers s’ils s’en souvenaient. Ils s’allongeaient dans les champs. Elle ressemblait à une fée des bois, avec des pouvoirs magiques pour faire le bien. Elle posait la main du garçon sur son sein, pour qu’il entendît son cœur battre. Son petit cœur à elle, plein d’amour et de lumière. Elle l’embrassait encore, avec la langue cette fois. Ils roulaient dans le foin. Puis ils se relevaient pour que les étoiles ne se sentent pas mises à l’écart. Ils allaient les poursuivre. La foi, l’espérance. Un jour ensemble, et puis ne plus se quitter. Nous sommes trop jeunes pour avoir de mauvaises pensées. Pas du tout, un peu, beaucoup, à la folie, passionnément.
            Elle était à la fois câline et sauvage. Elle jouait Chopin au piano et elle écrivait des poèmes. Un peu folle, un peu tête en l’air. Plus tard, elle serait comédienne ou bien architecte. Je te donne mon âme contre un morceau de chocolat. Je t’aime comme pour de vrai, comme pour toujours. Ne dis pas des trucs pareils. Mets ta main là, tu sens ? Un peuple se révolte à l’intérieur. Nous referons le monde. Allons prendre un café à l’ombre de nos quinze ans. Allons danser sur l’écume des mers. Soyons le ressac qui arpente les cieux. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.
           
Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Snooz. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Quatre chapitres encore.

***

            Après la troisième sonnerie, elle venait le rejoindre. Un chignon, le corps d’une très jeune femme, un sourire estudiantin suspendu au visage, des yeux de jade et de tilleul. Elle se penchait sur l’épaule de Marc. Insouciante, elle lui disait :
            - Et si la vie n’était qu’un abricot ?
            Ils perdaient la raison, égarés dans les pensées l’un de l’autre. Ils allaient à l’université. Les amphithéâtres bondés, les professeurs en costumes à carreaux, les prénoms griffonnés sur les tables ou dans l’écorce des arbres, les examens bientôt. Ils allaient au théâtre : les places d’en haut, les places pour les pauvres. On jouait Hernani ce soir. Jarry était soûl comme toujours. Puis les étudiants faisaient l’amour dans leur mansarde. A l’heure où la nuit s’embrase, ils s’enivraient du corps de l’autre. Comme dans un livre interdit par le pape. Elle ressemblait à une nymphe ensorcelée. Ils attendaient que le soleil se levât. Inquiets, heureux, éreintés. Puis ils rejoignaient leurs camarades pour parler de politique. Marx et Engels s’étaient déguisés en clowns pour l’occasion. Hegel avait préféré aller voir un concert d’accordéon. Au nom, d’après, nous devons, il faut, je crois, nous les jeunes… « Le bonheur est une idée neuve en Europe ! » Qui a dit ça déjà ? Un vieux schnock ? Peu importe, c’est fort !
            Elle était suave et secrète. Elle étudiait le droit constitutionnel et suivait des cours de photographie. Un peu démodée, un peu étourdie. Plus tard, elle serait saxophoniste pour Miles Davis. Nous nous sommes aimés trois fois la nuit dernière. Je sentais ton cœur battre. Tu soupirais dans les creux de ma vie. La chaleur, le plaisir, la volupté. Le soleil se lèvera, mon bel amour, un jour viendra où nous ne serons plus d’éternels étudiants. Nous rangerons les étendards de nos combats. En attendant aime moi, encore une fois s’il te plait. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.
           
Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Snooz. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Trois chapitres encore.

***

            Après la quatrième sonnerie, elle venait le rejoindre. Cheveux bien rangés coupés courts, jeune mère dynamique, le teint radieux et les yeux d’émeraude. Elle revenait de la cuisine avec un grand saladier plein d’abricots.
            Ils partageaient ce quotidien immatériel, comme les fragments d’un puzzle. Elle dormait dans le lit de Marc. Elle ressemblait à Charlotte, sa femme. Ils se couchaient ensemble, ils se levaient ensemble. Leur fils, leur fille, les cris, les biberons, les couches. La joie : intense, indéfectible. Le parfum aérien de celle à qui on donne tout. Je t’aime devant les autels, devant les drapeaux, devant les poètes maudits, je t’aime devant le monde. Je me fous de vieillir si tu es avec moi. Tu es mon encens, mon éther, ma couleur. Tu es la mère de mes enfants. Les documentaires animaliers. Le cinéma le jeudi soir. Les repas chez la belle-mère le dimanche. La foutue belle-mère. Le soleil peut bien se lever mille et mille fois, la lune peut s’attendrir sur le sort de la mer autant qu’elle le voudra. Nous sommes la lune et le soleil de nos propres réalisations. Nous avons des enfants. Tu les entends ? C’est notre bonheur qui réclame son lait. Responsabilités, maturité, écographie, impôts, boulot, métro, dodo…
            Elle était rassurante et capiteuse. Elle était comme Charlotte. Elle travaillait pour une banque d’affaires. Un peu fatiguée, un peu stressée. Plus tard, elle serait encore près de Marc. Apprivoise moi encore et encore, séduis moi tous les jours. Attache ta vie à la mienne, soyons deux contre tous, soyons deux et bientôt plus. Soyons une promesse, une alchimie, une éternité, un cosmos. Je n’ai plus peur de rien. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.
           
Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Snooz. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Deux chapitres encore.

***

Après la cinquième sonnerie, elle venait le rejoindre. Les cheveux poivre et sel, grand-mère qui raconte des histoires, les rides de la gentillesse au coin de ses yeux vert de chrome. Elle posait sa main sur le front de Marc pour être sûre qu’il n’ait pas de fièvre. Elle préparait des confitures et des compotes d’abricots.
Elle le conduisait jusqu’au bout des sentiers du fantastique. Elle lui disait comment Constantinople avait été prise par les Turcs, ce que les ours disaient pendant leur sommeil, et comment les pirates s’y prenaient pour passer à l’abordage. Elle ressemblait à une astrologue, à une prophétesse. Marc écoutait comme un enfant qui rêve dans un rêve. Il hissait haut les voiles. Les cahiers d’écoliers, les lettres rondes, les chagrins de récréation, les bouquets de marguerites, le Grand Meaulnes, Gulliver et Peter Pan. Gare à toi Capitaine Crochet, nous avons le vent en poupe ! Sabre au clair, jambe de bois et perroquet des îles ! Il va falloir aller au lit. Il va falloir se réveiller bientôt ! Je divague. Perlinpinpin mon beau sapin. Turlututu chapeau têtu.
Elle était affable et souriante. Son truc à elle c’était raconter des histoires. Elle avait bien assez vécu pour en connaître une kyrielle. Un peu âgée, un peu distraite. Plus tard, elle verrait bien. Ecoute la mémoire d’une vieille dame, fais-la vivre encore en lui prêtant l’oreille, j’ai vu tant de choses, j’ai connu des héros, des affreux, des soldats et des Ubus. Ecoute un peu comment un prince de mes amis a mordu jusqu’au sang le mollet de Pégase. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.
           
Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Snooz. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Un chapitre encore.

***
 
            Après la sixième sonnerie, elle venait le rejoindre. Cheveux noir d’encre, maigre, très jeune, le visage blême, les yeux vert gris, délavés par les larmes. Elle demandait à Marc de la suivre. Comme une gaze légère, la nuée des fleurs blanches emmaillotait le vent. Les fleurs d’un abricotier au printemps.       
            Ils marchaient en silence le long des couloirs subliminaires. Elle ressemblait à la fin, à l’épilogue. La mémoire, la mélancolie, les souvenirs, les nocturnes, les êtres chers qui ne sont plus là. Une faible lueur transperçait les volets. L’écho de la voix d’un ténor d’opéra rebondissait sur l’étroite ligne des horizons. Entre elle et lui, un vide sécurisant flottait. Des oiseaux venaient danser sur les courbes du monde puis s’abattre dans le lointain. Le songe exhalait la fragrance d’une éternité douce-amère. Apaisé, heureux, bientôt Marc devrait se lever. Il finissait de rêver, accroupi derrière le paravent japonais de la nuit. La jeune fille cueillait des centaurées sur les platebandes de l’imaginaire. Marc se sentait bien, épanoui, prêt. Elle marchait à quelques centimètres au dessus du sol. Un peu comme un ange, mais sans ailes. Au revoir, adieu, à jamais, un, deux, trois, ciel !
            Elle était mutique et délicate. Elle écrivait de jolis mots sur les murs : ragondin, cristal, saute-ruisseau. Un peu légère, un peu glacée. Plus tard ? Mais on était déjà plus tard ! Couchons nous, levons nous. Nous sommes biens tous les deux. Regarde le soleil tremper dans l’océan, il y a des rayons verts et des volées de pélicans. Nageons ensemble sur la pénombre des cieux. Elle était belle, elle était simple. Elle n’avait pas de nom. Elle avait plusieurs voix. Elle venait le rejoindre. Et toujours, oui toujours, elle disparaissait derrière un très vieux chêne.

            Le réveil sonne. Il vibre aussi. Un boucan pas possible. Un sourire s’esquisse sur les lèvres de Marc. Cette fois, il doit sortir de son lit…

***
  
              Tous les matins, après son petit rituel, Marc se levait. Il embrassait sa femme : Charlotte. Une douche, un bol de céréales, un coup de brosse à dents, un costume, une cravate. Il déposait son fils et sa fille à l’école. Il achetait le journal et un paquet de cigarettes au kiosque du coin. Il allait boire un café dans un bar dont il connaissait le patron. Puis il allait prendre ses fonctions d’ingénieur dans une compagnie aérienne. Le week-end, il emmenait toute sa famille à la campagne, chez ses parents ou bien ceux de Charlotte. Pour les vacances d’hiver, il skiait dans les Alpes. L’été, il se reposait dans sa maison secondaire sur la côte basque. Il aimait sa femme, ses enfants, son travail, sa vie, sa réalité, et ses rêves aussi. Il était heureux.
           
            Bien des années plus tard, Marc mourut entouré de sa femme et de ses enfants. Juste avant que son cœur ne s’arrêtât, il leur dit :
            - Ma vie était belle. Elle était simple. Elle avait tous vos noms, et elle avait vos voix.
            Il fit signe à Charlotte de s’approcher. Dans son dernier souffle, il lui murmura :
            - Et elle avait tes yeux…
           
            On l’enterra dans un parc, à l’ombre d’un très vieux chêne. Sur son tombeau, les merles venaient chaque année déposer des abricots qu’ils cueillaient dieu sait où. On ne comprit jamais pourquoi.

(11/04/2007)
Guillaume Sire, auteur des confessions d'un funambule
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