...comme un boulet alors que d’autres s’accrochent à leur futur comme à un cerf-volant
On dit souvent ici des Français qu’ils possèdent une culture plus enrichie, un savoir plus approfondi qu’ils doivent à leur brillante Histoire et à leur « élite intellectuelle ». Pourtant, de leur côté de l’Atlantique, la réalité est tout autre. Le système d’éducation s’effondre, écartelé entre les réformistes visionnaires, les partisans d’un statu quo fiable et les nostalgiques de l’ancienne école. La moindre question concernant le système éducatif soulève des émeutes partout en France. L’heure est au débat sans fin corrompu par les ambitions politiques de ceux qui se prennent pour Jeanne d’Arc ou De Gaulle. Pendant ce temps, les étudiants se saoulent et se prétendent humanistes, ils s’abrutissent devant leurs télévisions et vomissent leurs réflexions bornées sur des sujets qu’ils jureraient maîtriser sur le bout des doigts. Ils sont d’aimables fainéants qui pensent qu’ils peuvent donner des leçons à tout bout de champ. Mais il est bien lointain le temps de Balzac, Hugo, Zola, Clemenceau, Mauriac, Malraux et tous les autres. Et il est enterré ce siècle des lumières dont les Français sont si satisfaits. Paris n’est pas le centre de ce monde et l’hexagone a bel et bien rétréci, que cela lui plaise ou non. Aucun Corse arrogant ne l’agrandira de nouveau, j’en ai bien peur.
Les Français sont prisonniers de leur grande Histoire. Ils ne comptent que sur elle, s’appuyant sur le passé pour tâcher d’avancer. Mais ils rampent et se font dépasser par des puissances qui ne s’attardent pas sur les souvenirs. On ne prépare pas demain la tête plongée dans un album photo.
L’université étant gratuite, la plupart des étudiants ne travaillent pas et vivent au crochet de leurs parents sans se soucier des notions d’argent et d’autonomie. Ils ne savent pas vraiment pourquoi ils font des études et se plaignent lorsque arrive la période des examens. S’ils sont là, c’est plutôt par culture que par intérêt : en France, on se doit d’aller à l’université pour se sentir accepté par une société érudite, peu importe si cela nous est utile ou non par la suite. Bien sûr, il serait téméraire de généraliser des informations qui ne concernent qu’une fraction des étudiants français (Laquelle ? La question demeure entière…)
Les Québécois, pour leur part, travaillent en général pour payer leurs études supérieures, et ce qu’ils viennent de familles aisées ou non. Ils prennent bien plus tôt le chemin de la vie active et, par conséquent, de l’autonomie financière. Résultat : ils savent pourquoi ils se penchent sur leurs bureaux et ronchonnent moins. Ils investissent eux-mêmes dans leur futur en y consacrant leurs soirées ou leurs fins de semaine. Et voilà un bon moment déjà que leurs parents ne les surveillent plus pour vérifier qu’ils fassent leurs devoirs.
Cela les dote d’une intelligence de vie que les Français sont loin de détenir. Ils deviennent adultes plus rapidement et se posent moins toutes ces « questions qui ne servent à rien » pour lesquelles les Français excellent. Certes, ils ont un passé moins long à raconter, ils ne parleront ni du vase de Soissons ni des croisades de Saint Louis, mais leur futur est plus proche et plus concret.
Depuis les formidables résultats de 1789 et 1936, les Français pensent que tous les quatre matins, il leur faut descendre dans la rue pour crier. C’est devenu un réflexe. Ils bloquent leurs réseaux routier et ferroviaire, leur industrie, leur économie,…ils étouffent leur pays en gros. Et le pire dans tout ça, c’est qu’ils soient intimement convaincus que se tirer une balle dans la tête les aide à résoudre leurs si nombreux problèmes. Le siècle des excès, comme le nomme Cabanel, a engendré un peuple qui ne jure plus que par la démesure et qui, par conséquent, stagne lamentablement (exemple le plus choquant selon moi : de nombreux Français n’ont pas voté non à la constitution européenne parce qu’ils étaient contre mais parce qu’ils désiraient une constitution plus « optimale »…Qu’ils relisent la fable du Héron !). Trop poussée, l’intellectualisation des mœurs ne peut conduire qu’à l’assujettissement d’une nation à sa culture.
L’Histoire des Français les a autant blessés qu’elle ne les a élevés, alors qu’ils cessent un peu de la mystifier sur tous les toits du globe. Ils sont cultivés ? Tant mieux pour eux (même si je doute qu’ils le soient tous).
Les Québécois ont bien d’autres cartes en main. Chez eux, une révolte étudiante n’a pas besoin de pavés pour être entendue (Mai 68 n’était rien d’autre qu’une agression violente), comme une révolution peut être tranquille et non sanguinaire (ceux qui ont rédigé les droits de l’homme ont apporté avec eux la Terreur ainsi qu’un empereur certes génial mais tout autant fanatique…).
(03/05/2007)
Guillaume Sire, auteur des confessions d'un funambule Lien vers le site
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