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Poussières dans le vent


Le fruit et la fleur


Presque tout le monde aime les fleurs. L’or vert des débuts de mars se déploie en une farandole de couleurs et de décors. Pétales menus comme des grains de riz, larmes de soie éclatantes, cloches de velours aux teintes opulentes nous conduisent en mai à la généreuse et tendre ébouriffure des pivoines. Promesses et pâmoisons.

Cet hymne de la nature à la beauté a-t-il pour seul objet d’enchanter nos regards ? La profusion des dons de la Terre remue en nous quelque chose qui aspire à s’élever. Mais les fleurs seraient-elles ce miracle incitant à l’action de grâces si elles n’étaient éphémères ? Leur beauté n’est que la face visible d’un mécanisme implacable et parfait, tout droit sorti des temps de la Genèse, lorsque l’Intelligence séparait les eaux et semait les pollens.

Splendeur et poésie d’un côté, stratégie sophistiquée, transmissions et logistique de l’autre. Avant même d’être éclose, la fleur a une mission qui la condamne : mener à bien le fruit renflé, la graine brillante, la drupe poudrée cachant le noyau de la sauvegarde de l’espèce. Dès la visite de l’abeille se déclenche la course vers le fruit, la semence, le salut des temps futurs. Tandis que l’insecte retourne à sa ruche frénétique avec son butin, croyant ne faire que du miel, s’est mise en marche une entreprise d’une complexité inimaginable. Bientôt la fleur se flétrit, résigne son parfum plutôt que de porter l’odeur de la mort. Désormais le baiser de la pluie corrompt et marbre sa corolle de papier et de cendre.

L’homme s’étonne, se désole… regarde aux alentours s’il reste d’autres fleurs pour rassurer ses yeux, en même temps que sa paume avide ou voluptueuse se saisit des fruits. Il désire emplir des moissons de l’été les pièces de sa maison et se révolte devant ce qui lui est retiré : il veut le fruit mais veut garder la fleur. Comme s’il ignorait ce que sait la nature : un temps pour rendre grâces et se réjouir, un temps pour récolter et accepter que l’œuvre projette l’ombre de la mort.

Qui s’interroge au-delà de ses appétits gloutons ou distingués ? Nous cueillons, nous récoltons ce que nous n’avons pas toujours semé. Même lorsque nous avons manches retroussé, nous n’avons fait que faciliter, améliorer et attendre. La nature fait le reste, c’est-à-dire tout. Jouir des biens de la Terre ne nous suffit pas. Il nous faut maintenant arracher à la Création ses secrets les plus intimes, les mieux gardés, mis hors de portée de notre intelligence indiscrète et prompte à la dérive.

L’esprit tend vers la fleur mais le corps appelle le fruit. Et souvent, même voulant bien faire, l’homme détruit ce qu’il voulait étreindre. Le parfum de l’accomplissement est bref et son goût tourne à l’âcre, tandis que reste ineffable le souvenir des amours en fleurs.

(21/05/2007)
Catherine Hervoüet des Forges
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