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« Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres…1 » Ces mots du poète me reviennent souvent à l’approche de l’hiver. La nature se retire en elle-même pas à pas, feuille à feuille. Ses flamboiements nous disent qu’il est temps d’oublier l’herbe verte, les lilas et les roses. Aux océans dorés de Cérès qui ondulaient sous la brise estivale ont succédé de mornes étendues. Le moût est en travail dans l’obscurité des cuves et le tilleul au parfum miellé pâlit dans les placards. L’or et le cuivre rouillent, brunissent. Bientôt tout sera dénudé. L’hiver blanc et noir tel un dur poème zen tracera en creux ses lignes dans l’esprit.
Un cycle se termine, l’énergie se meurt, voici s’avancer le point zéro et un désir d’approfondissement. De retour vers soi, tandis que les feuilles entassées amortissent les pas – c’est dans le silence que l’on médite. Quelque chose de grave et doux, d’intime, descend dans l’âme – certains disent : d’angoissant. Tout est consommé, annonce sans paroles la nature.
Les objets qui sollicitaient nos sens nous sont ôtés, nos hochets arrachés, les couleurs de la vie effacées. Adieu vitrines pimpantes, seins propulsés vers les regards sous d’imaginaires tropiques, terrasses de café débordant dans les rues… Nous voilà désarmés, dépourvus. A quoi s’intéresser maintenant que la main est vide, sinon à la main elle-même et à ce qui la fait se mouvoir ? Faut-il plonger dans la froidure pour regagner de son authenticité ? Sur la ronde des saisons je traverse la vie. Et me demande s’il y a un horizon au destin personnel. La main rude de l’hiver nous invite au dépouillement. Pas déjà ! Je voudrais transiger, négocier, j’ai à peine vu passer l’été, les lauriers de mes efforts sont encore en bourgeons… Trop tard !
J’aimerais savoir ce que pensent les arbres au seuil de la traversée de l’hiver – eux qui tiennent leur splendeur de la Terre et la lui rendent magnifiquement lorsqu’elle leur est réclamée. Ils nous murmurent, parfois mugissent, quelque chose que nous n’entendons plus : peut-être de remercier la Terre nourricière, restituer ce que nous avons reçu, pour que se lèvent d’autres moissons.
Jonchant le mail, les feuilles de platane éveillent en moi une nostalgie tendre. Celle de la rentrée des petites classes : « Dessinez une feuille d’automne… » Les suffrages enfantins allaient tous à la feuille du platane ! Sur les trottoirs mouillés, j’essaie de discerner les étrons canins dissimulés avec un admirable sens du mimétisme sous les belles feuilles étalées. Eux ne connaissent pas de saison. Brièvement, je lève les yeux. Au-dessus de moi, les frondaisons s’allègent, balancent des feuilles clairsemées, bientôt esseulées sur fond de ciel.
En décalage, le percepteur continue d’engranger. Tombé comme les feuilles qui voltigent autour de moi, un feuillet étroit et long attend sous l’essuie-glace de ma voiture. La vie est là, qui me sollicite. Elle a parfois de l’humour. Et me rappelle ainsi qu’elle chemine avec moi, tour à tour vigoureuse ou fragile comme une veilleuse au vent, à travers la nuit hivernale.
1 Baudelaire, Chant d’automne.