La solitude est la meilleure ennemie de la génération Y. Nous avons appris à sentir son souffle froid, tous les matins, sur nos nuques tièdes. Et nous nous y sommes tant habitués, à cette hydre de Lerne, que nous apprécions volontiers l’égocentrisme qu’elle nous suggère. Elle a la constance d’une glycine venimeuse qui s’accroche aux murs, aux toits, et les dévore derrière des paravents fleuris. Elle nous injecte son poison en nous embrassant dans le cou. Elle est notre vampire, notre fin à tous, notre parente, notre feu au derrière…
Plus que le temps ou les besoins primaires, la solitude nous est imposée. Il nous faut faire avec.
Tout a accéléré ici-bas, en peu de temps. Les trains, les avions, les moyens de communication… Tout va plus vite, sonne mieux, va plus loin, et revient aussitôt. Et l’accélération reprend chaque jour de plus belle.
Jamais aucun penseur ne s’est demandé si nous pouvions suivre ce monde lorsqu’il tourne dix fois en un jour seulement. Jamais personne ne s’est dit : « Peut-être que c’est assez, peut-être qu’il est inutile d’accélérer encore… » Pourquoi ? Parce que « Si je ne vais pas plus vite, plus loin, mon voisin risque de le faire ! Et je préfère sans doute la mort à la jalousie, la solitude à la défaite…»
La solitude est fille de la vitesse et sœur de la distance.
Les gens ne se rencontrent plus. Si je parle à mon voisin, au café, il risque fort de m’envoyer faire frire mes oignons ailleurs. Il me priera de ne surtout pas s’occuper de ses jonquilles. Elles sont à lui, il a eu suffisamment de mal à les faire pousser pour être seul à les cueillir.
« Le bistrotier, me direz-vous, il faut bien lui adresser la parole à lui. » Oui, le minimum : « Un café / combien je vous dois ? ». Les bonjour, merci, et autres au revoir, ne sont pas de rigueur en France. Evitez-les à tout prix, on risquerait de vous prendre pour un Québécois.
La génération Y a peur de l’autre. Une peur sournoise, gravée au burin dans nos codes génétiques. Ne pas prendre de risque surtout. Et donc, rester seul…
L’autre, c’est l’étranger, celui qui sûrement est atteint d’une maladie contagieuse ou d’un trouble sévère. C’est un psychopathe, un assassin, un névrosé, un rabat-joie, un danger… Un con, ça c’est sûr ! Alors pourquoi lui parlerais-je ?
On ouvre le journal. Dis donc, il s’en passe des trucs sur terre ! Et pas un seul ne nous concerne… Il est grand ce monde… Beaucoup trop grand… J’ai mal au ventre… Politique internationale, culture, économie, catastrophes naturelles, manifestations,… Et pas un seul ne me concerne…
Comment fait-on ? On va sur Internet, notre bon vieux frère jumeau. Avec lui, pas de risque plus grave qu’un virus qui foutrait notre ordinateur en l’air (il suffira d’en acheter un neuf demain). Les sites de rencontre, MSN, les jeux en réseau, les blogs, le Web 2.0… On se sent moins seul en constatant que à quel point les autres le sont…
Le speed-dating, révolution ! Pas de contact physique. Sept minutes. On se rend compte que l’autre est un analphabète neurasthénique, un pervers en manque, un solitaire, un vrai ! Ouf ! Hourra ! On n’est pas le plus malheureux… « Et pourtant, se dit-on sur le chemin du retour, empanaché de solitude, cet autre avait un je-ne-sais-quoi de familier… Il nous ressemblait en fin de compte… » On secoue la tête. Vite : mon petit lit, mon ordinateur… Oublions ces images qui me hantent… Quand je me lèverai demain, j’aurai effacé ma soirée Speed-dating de ma mémoire… Je serai différent du reste du monde, meilleur, affable… Seul ? Oh, laissez-moi tranquille ! Cessez un peu votre rengaine !