Janvier ouvre la porte de la nouvelle année. C’est le mois de Janus, le dieu qui lui a donné son nom. Un dieu qui avait la particularité de posséder deux visages – d’où son nom de Janus Bifrons – l’un regardant devant, l’autre derrière, vers demain et vers hier. Il était aussi le dieu des commencements. Chaque nouvelle année porte ainsi la marque de Janus, année neuve et riche de tous les possibles mais déjà déterminée par le passé.
Bifrons, pourquoi ? Ne pouvait-il être comme tout le monde, ce dieu d’airain, ce dieu qui se retranchait en temps de paix derrière ses portes fermées ? Car Janus était aussi le dieu des portes, qui ont deux faces, et le dieu de la guerre et de la paix – lorsque Rome était en paix, les portes du temple de Janus étaient fermées ; elles étaient ouvertes en temps de guerre. De retour des batailles pour défendre la Ville, que faisait le dieu dans l’ombre de son enceinte sacrée ? Probablement, il attendait que l’homme s’éveille à la conscience.
Janus n’est-il pas un dieu à notre image ? Nostalgiques ou rancuniers vis-à-vis du passé qui nous empêche d’avancer, tournés avec passion vers l’avenir ou anxieux de ce qu’il nous réserve, nous faisons l’impasse sur le présent jugé décevant ou trop exigeant. Tout à ses combats et ses courses contre la montre, l’homme oublie d’habiter sa vie. Janus représente à merveille l’ambivalence de la pensée, si dépendante de nos émotions et reflétant si bien la faiblesse de notre jugement. C’est sans doute pour cela que le dieu n’avait pas de visage pour un présent versatile et tissu de contradictions. Là pourrait être aussi la raison de sa longévité : le culte de ce très ancien dieu qui appelait les hommes à la réunification intérieure lui fut rendu dès la plus haute Antiquité.
En ce premier janvier, je flâne sur la jetée presque déserte d’une petite ville balnéaire. Le soleil matinal fait scintiller à mes pieds une mer calme et lisse. Les habitants de la ville remontent lentement des gouffres du sommeil après le réveillon. Un vol d’oies sauvages s’abat sur l’eau et flotte comme un semis de bouchons dans des miroitements irréels. Des mouettes déchirent l’air de leurs cris plaintifs. Devant le restaurant du casino, le sol est étoilé de confettis. Un père accompagne son enfant juché sur un vélo à roulettes tout neuf tandis qu’un cinquantenaire barbu scrute le large. A l’entrée de la baie, derrière ses remparts, la vieille cité voisine est nimbée d’une lumière d’aquarelle. Dans quelques heures, la mer découvrira des étendues de sable luisant et des guirlandes d’algues dans son rythme immuable. Qui croirait qu’elle était si grosse il y a quelques jours, sous les âpres rafales du vent de nord-est ? Je marche lentement sur la jetée, respirant le souffle vivifiant de ce premier de l’an serein. Tout là-bas, un cerf-volant fait des essais d’envol. Au bout de la digue, l’enfant questionne son père d’une petite voix claire. Un bâtard de labrador d’allure sympathique divague devant moi. Seule sur un banc face à la mer, une jeune femme pleure.
Une année s’est refermée. Ce jour est un seuil. Le temple du dieu s’est effondré et l’homme cherche toujours son propre visage. Hier, demain… Qu’importe ?