Dans le métro. Près de moi, deux femmes jacassent sur le compte d’une collègue : une vie sentimentale catastrophique, une dépression qui nuit à son travail. Leurs considérations apitoyées masquent mal une certaine jubilation. Je regarde mes mains posées sur mes genoux, mal à l’aise, attristée. La nature est cruelle, me dis-je – à moins qu’elle n’ait de l’humour – de n’avoir prévu aucun système nous permettant de fermer notre ouïe à volonté. Deux téléphones portables, en face de moi, viennent à mon secours en déclenchant des sonneries discordantes. Sur fond de lumière jaunâtre, de galeries obscures pointillées de lampes à l’approche des stations et de signaux sonores précédant le fracas des portes, le tout breveté RATP, j’entends fuser les inévitables « T’es où ? » et « J’suis dans l’métro ! », dans l’attente résignée du « Ciao » final.
Nous baignons dans le bruit. Pourtant, dès que nous rencontrons un congénère, nous nous croyons obligés d’échanger quelques mots même si nous n’avons rien à lui dire. Pour être « poli », pour rompre le silence ou le meubler. Car s’agit-il tant de parler que d’éviter le silence ? Ce fléau redouté des maîtresses de maison gâte les charmes de la conversation à l’heure du thé ou de la soupière, rompt la tchatche chahuteuse des élèves à l’entrée du prof. Le silence incongru est banni à l’heure du match et se fracasse au restaurant à l’arrivée des bureaux. Chacun blablate à qui mieux mieux. Celui qui se tait ou en dit moins est regardé de travers. Que pense-t-il ? Qui est-il ? Le silence a quelque chose d’effrayant. C’est pourquoi tout est prétexte à tricoter, à l’endroit, à l’envers, un tissu de mots pour nous en envelopper tel un vêtement virtuel. Silencieux, serions-nous nus ?
Les mots, comme des cailloux jetés dans une mare dont l’immobilité inquiète, nous permettent de rompre ces minutes pesantes, de sonder la personnalité de l’autre. Voire de prendre le contrôle de la situation, en jetant à la hâte un pont pour abolir l’espace, exorciser l’angoisse du vide. Au premier hiatus dans la continuité du vacarme se réactivent dans l’inconscient des souffrances dont l’adulte que nous sommes devenu ne veut pas se souvenir. Alors nous déclenchons le sonar, cet instrument sans repos nommé larynx qui nous a fait passer des grognements aux sons articulés et de la caverne à la ville.
Je me prends à rêver d’une rame de métro où chacun regarderait vraiment ses voisins en s’abstenant de caquetage et de fumées. Où aurait cessé tout bruitage inutile, y compris celui des pensées qui recouvrent le silence intérieur. Nous ne serions plus alors que des êtres se déplaçant entre deux points de leur histoire, ne sachant rien du suivant. Plus authentiques, plus ouverts à la compassion. Si différents, si semblables. Tous embarqués vers où ? Des destins aux multiples visages qui, face au formidable silence, ne font plus qu’un.
© Catherine Hervoüet des Forges, 2008