« T’écoutes quel genre de musique ? ». Voilà une question à la quelle la génération Y est habituée. De la réponse dépendent beaucoup de choses. On vous connaîtra mieux, on saura d’où vous venez, on vous jugera peut-être –à tort ou à raison.
La gamine voue un culte à Star Academy et Lorie ; elle se dit que le bonheur ressemble à un gros gâteau à la crème fouettée, avec une télévision géante, assise à côté du leader d’un boys band, un paquet de fraises Tagada entre les mains.
L’ado boutonneux bosse son contrôle de math en écoutant du rap ou du punk : « Le monde est déguelasse. Personne ne me comprend. Je les emmerde. Ça, c’est de la musique ! Ouais ! »
La nubile de dix-sept ans soupire lorsqu’elle entend les vagissements d’un chanteur maigre, les cheveux pleins de gel, sans un poil sur le torse, habillé comme un clown.
L’étudiant révolté écoute Pete Doherty, à l’abri d’une chambre tapissée de posters obscurs. « C’est moins chiant que Rimbaud, et tout aussi vrai, et tout aussi beau… »
L’intellectuel sauvage bouquine, dans sa mansarde, sur un air de Duke Ellington et des Washingtonians. Il s’est retiré, loin de ces mondes sans queue ni tête. Duke a compris ses angoisses. C’est à lui qu’il s’adresse. A lui et à lui seul.
Le dandy gauche-caviar remplit son appartement de musique classico-moderno-post-contemporaine. Lui, il comprend ces trucs-là, il sait. Et les autres, il eût fallu qu’ils fussent plus cultivés.
Le branché remue sur de la techno-minimale-teckto-hard ; « c’est un nouveau DJ, personne ne le connaît, mais moi je sais qu’il a du génie ». Il cligne des yeux devant le stroboscope. Un électrocuté. Un désarticulé.
L’adepte du jogging et de la gourmette s’égosille sur Sean Paul et rêve de rencontrer un jour Beyoncé pour lui dire qu’elle est « vraiment ouf, trop belle, qu’elle envoie grave quoi ! ».
Le pervers suce son pouce sur Michel Fugain, Joe Dassin, Chantal Goya, encore à trente ans, parce qu’avant, c’était sûrement mieux pour qu’on chante des doucereuseries pareilles !
Et puis, il y a les inconditionnels, ceux que tout le monde aime –ouvertement ou sans le dire. Mozart, Bach, Bizet, les Beatles, Brassens, Brel,… et même Johnny ! Il y a ces airs dont on ne se défait pas. Et si les intellos, les branchés et les joggeurs n’osent pas toujours l’avouer, ils aiment bien, eux aussi, au fond.
Libre enfin, la musique s’est diversifiée. On la paye moins cher. On l’obtient plus facilement. Résultat : chacun peut écouter ce qui lui correspond le mieux. Des codes s’installent. Des normes. Des tenues vestimentaires. Des rites. Chaque caste, groupe, catégorie, a sa musique.
Je suis la musique que j’écoute. Je suis ceux qui l’écoutent avec moi. Je ne suis pas seul. Non, je ne suis pas seul. Je chante. Un écouteur dans chaque oreille, dans le métro, dans ma chambre, je chante. Non, je ne suis pas seul. Que dis-tu ? Comment veux-tu que je t’entende avec ces trucs plantés dans les oreilles ? Je suis ma musique. Et toi ? T’écoutes quel genre de musique ? Je te dirai si nous pouvons nous entendre. Pardon ? Non, je ne suis pas seul. Je suis le rythme, le son, les autres… C’est une nouvelle chanson. Tu ne peux pas la connaître. Allo ? Y a quelqu’un ?