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Edition du 27 Mai 2008 / N°402 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent

Le marronnier

Dans mon jardin il y a un marronnier. Jamais il ne me paraît plus beau qu’au printemps, lorsque ses branches puissantes disparaissent sous des masses de feuillage – ces grandes mains ouvertes portant des épis floraux dressés comme des bougies. C’est pourquoi, en mon for intérieur, j’appelle le marronnier « l’arbre anniversaire ».
Chaque année, en ces débuts de mai, le temps semble s’arrêter : voici de nouveau le printemps installé et le marronnier en fleur ! J’ai le sentiment d’un rendez-vous. D’une invitation à faire le point depuis celui de l’an dernier.
Ma pensée essaie de remonter les mois, de revisiter des lieux. M’attendent toujours, à l’orée du passé, « Blanche-Neige et Rouge-Rose », deux jeunes filles aux longues tresses de mon livre d’enfance, l’une blonde, l’autre brune, qui avaient chacune leur marronnier – l’un blanc, l’autre rouge. Surtout, me dis-je, me sentant bien frêle devant ce candélabre, ai-je allumé d’autres bougies ? Je m’interroge face à la massive pyramide végétale. Le temps a fui trop vite. Tous les travaux, les courses contre la montre, les soucis, les joies de mon année me paraissent légers, inconsistants telles les poussières qui dansent dans les rais de lumière traversant le feuillage.
Dans l’ombre généreuse et ronde de l’arbre me vient la pensée que la spectaculaire fidélité du marronnier est un hymne à la joie, à une réalité sereine sur laquelle j’ai négligé trop souvent d’appuyer mon échelle. J’écoute le bouillonnement silencieux de la sève, la rumeur chant qui s’élève à travers sa charpente de cathédrale. Ils me parlent de trésors d’enfance, de générations enfuies dont les voix continuent de se frayer un passage jusqu’à nous. Au-dessus de moi, comme des constellations invisibles s’accroissent les fruits futurs de l’espèce. Ils seront gaulés demain par le rude vent de l’automne, malgré les défenses acérées de leurs bogues.
Si mes croyances et mes avoirs tombent comme marrons, en pluie dure rebondissant au sol, j’aimerais me souvenir du message chaque année renaissant du marronnier. L’amour donné, reçu, perdu, les enfants qui ont grandi, tous les départs… n’est-ce pas ma luisante moisson ? La terre est belle, me rappelle le marronnier. Fais comme l’abeille et son travail exténuant, minuscule : elle maintient le monde en équilibre et elle ne le sait pas.
Dans quelques mois j’entendrai les récriminations des automobilistes sur le parking voisin. Alors, de mon cœur à son cœur qui vibre sous l’aubier, j’adresserai au marronnier un sourire intérieur, celui, complice, d’un secret partagé. Que peuvent des carrosseries, des pare-brise destinés à finir un jour prochain à la casse, au regard d’une promesse d’éternité ?

© Catherine Hervoüet des Forges, mai 2008

(28/05/2008)
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