Précédemment dans mes chroniques, je vous avais parlé de sexe. Il fallait bien que je vous parle d’amour. Hélas, à ce sujet, mon esprit n’est pas clair. L’amour, aimer… ce sont des mots tout ça, rien de plus important. On dit « J’aime ma femme », « J’aime mes parents », « J’aime les mathématiques », « J’aime ce yaourt ». Des mots, oui, rien de plus grave, rien de moins flou.
Quant au sentiment amoureux lui-même, bien plus qu’une affaire de mots, il est affaire de détails, de jour le jour. Cette chanson que l’autre fredonne sous la douche. Ce petit défaut que l’on est seul à connaître. Cette manie insupportable dont on ne se séparerait pour rien au monde. Les parties de jambes en l’air. Les engueulades répétées. Les bonjours, les mercis. Toutes ces vétilles qui font de l’autre un autre, différent de tous les autres, et que l’on aime mieux, et plus, parce que le passé, parce qu’aujourd’hui, parce que demain peut-être, parce que moi, parce que toi, parce que nous pourquoi pas, et parce que tout ça qui nous échappe, tout ça qui nous inquiète, parce que ce monde et l’autre, parce que ton cœur, le mien, le nôtre.
Nous souffrons, je l’ai déjà dit, et nos plus grands maux sont les fils de la solitude –cette glycine venimeuse accrochée à nos ventres. Certains cherchent l’âme soeur sur Internet, d’autres gonflent une poupée en latex, d’autres encore s’achètent quelque mauvaise compagnie. Ce que je vois, ce sont des gens malades, désespérément seuls, qui se suspendent au moindre espoir d’une vie meilleure, ne demandant qu’à croire aux absurdités que les scénaristes américains ont l’art de pondre. Ce monde meilleur, qui ressemblerait à une publicité pour le parfum (les nuages mauves, la sylphide, les champs de coquelicots et les violons) n’existe pas, et n’a jamais existé que dans le cœur des faibles, persuadés qu’un bonheur absolu, simple et fade, finira par leur tomber sur la gueule au coin d’une ruelle. Pan ! Le coup de foudre ! Comme dans les mauvais romans ! « Elle est là, devant moi. Elle m’aime déjà. Je l’aime déjà. C’est certain… Le bonheur enfin ! » La génération Y se persuade que ce genre d’imprévu existe, et que chacun a, quelque part, une âme sœur qui doit le rencontrer, parce que « c’est écrit là-haut » comme dirait ce bon vieux fataliste de Jacques.
Eh bien non, les anges n’existent pas, la destinée non plus, et les livres de Marc Levy devraient être classés dans les rayons « science-fiction » des librairies. D’une manière ou d’une autre, chacun devra le comprendre un jour. L’amour demande courage, engagement, efforts, et renoncements… Car tôt ou tard, la tentation viendra : on se dira qu’après tout, « celui-là n’était pas le bon », et notre impardonnable lâcheté détruira ces beaux empires que l’on aura mis des années à bâtir. Rien de plus facile que d’aller se perdre dans les bras d’un autre dont on ne connaît rien, ni les défauts ni le passé, et de quitter ainsi celui ou celle avec qui l’on a partagé tant, et tant vécu, et tant aimé, que l’on a vu ridicule, que l’on a vu immense, que l’on a vu lourdingue, et qui est là encore, dans ce lit, et se réveillera bientôt, et qui aura la bouche pâteuse, les yeux gonflés, et qui ne dira rien parce qu’il « n’est pas du matin ».
Que faut-il faire alors ? Prendre son courage à deux mains. S’efforcer de vivre dans le brouillard, et d’y être bien. Chaque autre que l’on rencontre porte avec lui son lot de brumes et de chagrins. Qui que ce soit, et quels que soient les sentiments que l’on croit lui porter, les mauvais moments viendront ; et ce serait candide de l’ignorer.
Aimer, c’est ne pas être trop con, et comprendre une bonne fois pour toutes qu’on est mieux à deux, quoi qu’il arrive, qui que l’on soit. L’être humain a besoin d’un autre à qui se confier, un autre avec qui se disputer, avec qui s’envoyer en l’air et construire… Et l’on existe mieux quand on existe à deux… Parce que l’autre entend nos faiblesses, parce qu’il les comprend, et parce qu’il les pardonne… Oui, c’est sûrement à cela que tient le sentiment amoureux : au besoin de chaque homme, de chaque femme, d’être pardonné par un autre, de pardonner à son tour, et d’arracher enfin de son jardin les mauvaises herbes qu’y a semé la solitude.