Je me présente, je suis « Zone-Gare », le chien, compagnon de « regardez-moi ça », mon maître. Il porte d’ailleurs plusieurs noms.
Ceux qui passent prés de nous le nomment aussi « Si ce n’est pas malheureux des types comme ça » ou « Je te les mettrais au travail dare, dare». Il faut vous dire qu’il fait tout pour se faire remarquer le patron : Il a une crête, un clou dans le sourcil gauche et un autre sur la babine d’en haut. Le tout agrémenté de tatouages sur les biscotaux. Il porte un pantalon de para, des chaussures militaires et un « un marcel » noir, hiver comme été. Comme ça on voit moins la crasse.
Je suis né, il y a 3 ans dans les environs d’Amsterdam , mais depuis, nous avons moult fois déménagés. J’ai bien aimé Barcelone. Il faisait chaud et le spectacle était permanent sur la Rambla. Comme il a la bougeote, nous sommes revenus à Paris. Dans cette capitale, il a souvent « la police au cul » comme il me le dit. Moi, je n’ai pas d’autre choix que de le suivre, comme un toutou discipliné alors qu’il se veut insoumis, à tous et à tout. Il faut que je vous dise que j’en ai gros sur la patate, ou sur la truffe comme vous voulez. Il me fait faire un métier de chien sans me demander mon avis. Je suis « un chien à l’attache », c’est le cas de le dire. Je n’ai pas le droit de bouger après m’être installé du mieux que je peux. Je me donne un mal de chien pour y arriver : J’enfile ma queue sous mes pattes et je fais gaffe à ma gueule. (Je parle comme lui) Le plus souvent je dors en chien de fusil. Chaque fois que j’ouvre un œil, j’ai droit au même paysage. Des guiboles, des guiboles. Les mollets sont gainés de cuir en hiver. Il parait que c’est la mode d’avoir des bottes. Dés le printemps ça se découvre. Les nus pieds sont de retour. Avouez que le changement est modeste pour moi qui rêve de grands espaces pour gambader, faire le fou, discuter le bout de gras ou disputer un os que j’irai cacher au fond d’un jardin. Quand je pense que certains de mes parents se la jouent « totale », je n’en reviens pas. Le petit caniche à sa mé-mére qui me nargue avec son gilet d’hiver, le pékinois avec sa laisse à grelots, le chien loup sportif et fier, tous restent indifférents. Moi, bâtard de grands chemins, je n’ai que les yeux pour implorer. Notez que ça marche souvent. J’entends qu’on me plaint par ce « Et en plus, il a un chien ». Je suis « le plus » et de ce fait je prends conscience de mon importance. Sans avoir la dent dure, je peux même dire que je lui rapporte gros ; c’est vrai, il ne s’agit que de quelques piécettes mais je trouve que pour un béret posé parterre et une ficelle, qui me sert de laisse, c’est pas mal payé. J’ai imaginé que c’était pour le fric qu’il m’avait adopté. Mesure vexatoire suprême, je ne suis pas un chien dans ce cas là mais un cochon, une tirelire dans laquelle on met des pièces. Il veut aussi que je sois son chien de garde et de défense. Il veut que je montre les crocs quand il a « les foies ». Bref, il est obsédé par mon éducation de chien de défense. Je suis son assurance-vie et sa multirisque-habitation pour la préservation de son patrimoine. Son trésor c’est son téléphone portable. Il a récupéré, je ne sais comment, cette boite de sardines, une gamelle dont il se sert très souvent. Quand j’entends le vibreur je sais qu’on va bouger. On va aller à la douche ou on va faire « la teuf ». Pour la douche je ne vous donnerai aucun détail, vu que je ne sais jamais lequel de nous deux cocote le plus mais pour la teuf il faut que je vous dise que, lorsqu’on on se retrouve avec ses copains, c’est de la folie pure et simple ; ils se mettent tous derrière un mur qui fait du bruit pour accéder au Nirvana. Ce sont des raves parties disent-ils. Pour moi cela ressemble plutôt à des « nases parties ». Nous, les chiens de tous ces copains réunis, on préfère se carapater pour faire le mur et se sentir les uns les autres, par devant et par derrière, selon nos coutumes. C’est là que je connais, au sens biblique, des copines et j’aime ça. C’est le seul moment où je refoule ma chienne de vie. Mais ce n’est pas toujours ainsi. L’autre jour il s’est entiché d’aller quêter le long du défilé qui s’est déroulé de Denfert à la Bastille. Je n’ai rien compris à ce qu’on faisait là, plantés au milieu de tous ces bobos, drapeaux et oriflammes bariolées. C’était la folle ambiance des corps rapprochés. Des gosses – ils avaient 15 ans environ selon la presse – hurlaient en chœur qu’ils voulaient désormais, « être considérés comme les autres, dans leurs écoles ». Ils ne voulaient plus de ségrégation à leur égard. Cela m’a donné des idées. J’ai décidé d’emprunter le téléphone portable de mon maître pour organiser un grand rassemblement des chiens de tous les sexes qui, comme moi, connaissent, dans la plus grande indifférence, une discrimination honteuse. J’ai déjà trouvé le titre de la manif, ô bal des chiens. Moi aussi, j’ai droit à mes bacchanales, non ?
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