Tout commence avec la musique. Electronique, comme tout le reste. Des sons venus d’ailleurs. Les basses, toujours. Le rythme. Les corps des autres. La sueur. Un son artificiel, lancinant, violent, désaxé. Un son inhumain, si l’on peut dire. Tout droit sorti de nos chers ordinateurs. Cette musique se moque du monde, des hommes, de leur histoire ; elle se moque de tout. Cette musique s’envoie en l’air. Entre elle et nous, il y a le vide, les questions sans réponse, la solitude, la politique… Oui, tout est là, sournois, intangible. La réalité est trop rapide pour qu’on l’attrape. Alors on monte le son. Les basses, le rythme, la sueur… Et l’alchimie fonctionne : on oublie les autres, les souvenirs, demain, après-demain, le destin et toutes ces conneries.
Un individu du genre « peu recommandable » vous tend une pilule bleue. « Prends ça et tu vas t’éclater. Ça ira mieux, tu verras… Tu trouveras ce que tu cherches. » Ce que l’on cherche ? On n’en a pas la moindre idée. Après tout, on finira bien par trouver quelque chose. On finit toujours par trouver quelque chose. Et pour l’instant, le seul truc qu’on ait dégoté, c’est cette minuscule pilule bleue et les promesses d’un ivrogne. Pourquoi pas ? Hop ! On avale ça comme ces médicaments qui soignaient les maladies de l’enfance. Les enfants ont grandi, les maladies sont devenues plus vicieuses, moins évidentes. Les pilules, elles, sont restées bleues et minuscules. Et maintenant, on a tendance à faire confiance à un ivrogne plutôt qu’au médecin. Les ivrognes eux, au fond, ils ont dû comprendre un truc qui nous a échappé. Ils chantent, ils dansent… et la réalité prend dans leurs parages le visage qu’elle mérite : les cris, les larmes, le doute.
Les basses, la sueur… La pilule fait son effet. On n’apprécie plus le contact des autres corps. Même les vêtements sont pesants. On finit par se mettre torse nu. Les basses… On danse, on remue. Les contours se dissipent dans une ronde tonitruante. La pilule bleue fonctionne. Elle nous embarque loin, très loin. Là où l’on est bien seul, où l’on ne pense plus à rien… Parce que, finalement, pourquoi penserait-on ? Qui a eu cette idée saugrenue ? Penser, c’est fatiguant, ça rend triste…
Les basses, encore. La musique électronique. Tous ces autres qui remuent et qu’on ne voit plus, parce qu’ils ne nous regardent pas. La génération Y en vient parfois à cet égarement profond. Elle est moderne, perdue, elle a grandi avec les ordinateurs, c’est la génération du progrès, des téléphones portables, de la contraception, des I-pod, des jeux vidéos, du porno et des désillusions politiques, de l’individualisme et de la consommation de masse... Nos parents avaient le LSD, nos grands-parents avaient la cocaïne, nos arrière grands-parents avaient le communisme… A notre tour, nous avions besoin d’une drogue qui nous ressemblerait. On l’appelle ecstazy…