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les enfants de ce siècle

Nous sommes tous les enfants de Romain Gary

Avez-vous déjà lu Romain Gary ? Avez-vous vu ? Senti ? Avez-vous ri ? Celui que les écrivaillons qui aimaient courber l’échine devant Sartre ont cru bon d’éloigner des programmes scolaires, avait compris certains détails de l’existence qui échappaient à ses contemporains, et auxquels la génération Y, le plus souvent sans le savoir, est fortement attachée.
Il était le premier écrivain écologiste, à une époque où pourtant l’écologie n’existait pas. Il avait compris l’Afrique à une époque où personne ne se souciait de comprendre l’Afrique. Il avait vu la guerre, la France collabo, l’envahisseur, les cris sourds d’un pays qui, paradoxe remarquable, n’était pas le sien.
Son écriture oppose une ironie mordante aux plus grandes vérités et aux pires injustices. C’était l’individualisme éclairé avant l’heure. Le sourire envers et contre tout. Sans être vulgaire, sans devenir blessant, sans franchir les limites, Romain Gary savait être profond et demeurer léger. Ceci n’est pas une qualité rare chez un écrivain : c’est une qualité qui n’existe chez aucun écrivain.
L’auteur avait mis le doigt sur des choses qui sont plus que jamais à l’ordre du jour : le rapport complexe qu’entretiendrait la France avec les Etats-Unis, l’inévitable déclin de la vieille Europe, habilement comparée à la détresse sexuelle, les ubacs de l’aide humanitaires, le retour des guerres de religion,… Il avait anticipé les difficultés que nous aurions, dans un monde à cent à l’heure, où tout va si vite et où l’on est si seul, à réinventer l’amour. Les difficultés d’aimer quelqu’un d’autre dans un environnement qui tourne trois fois sur lui-même en vingt-quatre heures, et qui peine à cicatriser après deux guerres mondiales et une guerre froide. Et, toujours, Gary mettait en scène ses personnages à lui, des déesses tombées sur terre, des ventriloques, des trapézistes, des clowns, des Polonais, des dompteurs de chiens et de chimpanzés, des milliardaires, des diplomates, des putes et des militaires, tantôt humains tantôt poètes, désespérément seuls, un peu sauvages, un peu rangés, accrochés à des espoirs inutiles, se bornant à remuer pour ne pas couler au fond des choses… Une sorte de grande parade ; le cirque Gary ! l’illusion Ajar ! Approchez, venez voir…
Nabokov disait qu’il existe deux sortes d’écrivains : les enchanteurs et les visionnaires. Gary était l’un et l’autre sans cesse. Non sans un certain cynisme, il a étudié les rouages de l’esprit jusque dans des bas-fonds que nos pères préféraient ignorer, et qui ont fini par ressurgir quand Internet a mondialisé les vices.
Mon propos est subjectif, certes, mais je n’ai pas trouvé de portrait qui ressemble plus à la génération Y que l’œuvre de Romain Gary. Je n’ai pas trouvé tangible qui aurait mieux décrit ce que nous sommes, à quel point nos imperfections nous hantent tout en nous servant de moteurs, à quel point nous souffrons, à quel point nous avons du mal à nous faire une idée de l’amour et de la fraternité, et à quel point pourtant nous refusons de collaborer. Jamais, grâce à toi sans doute, et à d’autres qui ont eu la bonne idée de te ressembler, ça non jamais nous ne cesserons d’y croire. La vie devant soi est la promesse d’une aube claire, peuplée de cerfs-volants, de clowns lyriques, d’enchanteurs, de trésors de la Mer Rouge et de millions de tulipes. Nous sommes les racines du ciel dont tu parlais si bien. Nous sommes tes fils –autant de Morel prêts à combattre des idéaux non-politiques. Et même si beaucoup n’ont pas le même avis, je persiste à croire que nous bâtirons ces ponts entre les infinis et le terrestre, entre la musique des choses auxquelles on n’entend rien, et le vacarme assourdissant qu’on voudrait ne pas connaître. Nous nous en sortirons, je te le jure, je vous le jure.
Au revoir Romain ; et merci.

(21/01/2009)
Guillaume Sire
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