Le personnage est plutôt sinistre. Il a bien, à mi-parcours, un accès de gaieté bruyante avec déguisements et réjouissances sentant l’huile chaude et les crêpes, il n’en reste pas moins un trouble-fête au visage décomposé par le jeûne, la pénitence et l’abstinence. Une vraie « face de carême ».
Dans la frénésie de consommation et de plaisirs qui est la nôtre, elle semble bien dépassée et incongrue, cette période de quarante jours – une quarantaine ! Encore un mauvais point pour le carême.
Pour beaucoup d’entre nous, le carême se réduit à quelques amusements bon enfant, dont le sens a disparu. Le ludique, le gratuit, le rapide nous accaparent, la caricature nous suffit.
Et actuellement, nous avons d’autres soucis ! Après avoir happé nos forces vives, la machine économique s’est emballée et explose dans un concert de hurlements. Dégrisés, nous nous retrouvons face au chaos et la peur se répand comme une traînée de poudre.
Des cris s’élèvent : stop à la course effrénée ! En est-il encore temps ? Par réflexe, j’éteins mon ordinateur. Un geste qui me demande un effort de volonté. Les flashes incessants, les sirènes de la tentation et leurs dédales piégeux qui m’aspirent à travers l’écran, tout se dématérialise en un éclair. Fin des pulsions informatiques ! Fin de l’hypnose.
J’éprouve la nécessité intérieure de trancher dans le tissu embrouillé des tâches qui se disputent mon attention et mon emploi du temps. L’urgence est de s’asseoir.
Comment se tirer d’affaire ? Commencer, cela va de soi, par passer la camisole aux appétits en expansion continue. Mon intuition me souffle : prendre du recul face à la vie. Cela fait si longtemps que mes choix ne me satisfont plus… Une idée cocasse surgit : le carême approche. Je ris d’abord, puis reste stupéfaite : n’est-ce pas justement à cela qu’il sert ?
Il suffit d’éteindre et la lumière intérieure se rallume. Dans le silence revenu, j’écoute les secondes descendre en particules d’or. Et il me vient que ces secondes sont des siècles. Elles m’exhortent à me recentrer sans plus attendre sur l’essentiel et à renouer un dialogue aussi vieux que le monde. Sous les multiples soucis du quotidien et l’angoisse qu’ils distillent, je n’entendais plus mon âme.
J’ébauche un plan d’action pour quarante jours : chaque jour m’accorder dix minutes de repos pour réajuster mon regard sur le monde ! J’aimerais revoir certaines valeurs, sans rigueur mais avec attention. Chercher le sens de ce que je fais, vois et entends. Éviter tous les trop-pleins – je constate à quel point je m’étais assoupie. Et ces vieilles histoires qui traînent dans mes tiroirs, ne sont-elles pas autant d’invitations à lâcher prise et à bondir plus légère vers le large ?
Je vais ôter les premières pierres de ma tour de Babel. Pas besoin d’aller au désert pour cela ! À la maison, au bureau, dans le métro… pendant quarante jours le sévère gardien du seuil entrouvrira pour nous la porte. Nous sommes libres de changer… pour donner au monde une chance de changer.
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