La génération Y se demande souvent : aurais-je été résistante ? Qu’aurais-je fait, qu’aurais-je senti ? Après Munich, la poignée de main du Maréchal, la Pologne ravagée, la ligne Maginot contournée par des soldats gris-acier, aux brassards rouges, croix gammées, les yeux furibonds, la haine qui pourchasse, qui écartèle et finit par envoyer les femmes, les enfants et les hommes dans des trains à bétail, pour que de leurs mémoires il ne reste rien… Rien, sinon quelques nuages noirs à la dérive, dans un ciel bas et lourd. La folie aurait-elle eu chez moi le même goût que chez les résistants : le refus de voir son pays martelé, fracassé, les ongles arrachés, la raison d’être envenimée ? L’incohérence, la témérité et la déraison chauviniste nous ont sorti de là. La France et rien d’autre ! La France !
Trop prévenue par les penauds politiques, la génération Y a peur que son identité s’étiole. Les concepts de patriotisme et de nationalisme sont lointains, vaporeux. Le racisme est là, en filigrane, comme une peste indicible. La mort ne lui dit pas grand-chose : le siècle du consumérisme s’efforce d’oublier la fatalité qui nous pend au cœur, à l’âme, et aux prières de tous ceux dont nous sommes les proches.
La génération Y a peur. Elle se dit qu’elle n’aurait rien fait, ou pire : qu’elle aurait peut-être aidé l’innommable dans son action la plus terrible, afin de préserver ses proches d’une mort affreuse, ou simplement d’être enfin quelqu’un, dans ce monde nazi qui n’aurait pas dû être. « Un monde est un monde, après tout. On me promet ici ce que les autres ne m’auraient même jamais montré. » Car la génération Y a bien ses petits chefs, ses petites rancunes. L’inhumanité est présente au fond de chacun de nous, comme un démon aux muscles atrophiés, qui attend les grands soirs pour s’exprimer enfin, et commettre son lot d’exactions barbares. Les nazis et les collabos étaient des humains, ne l’oublions pas, et il serait dangereux de croire que nous ne serions pas capables des mêmes dérapages. La honte plane comme un suaire malsain au-dessus de nos têtes –un manquement des plus abjects et des plus inhérents à notre espèce.
Aurais-je pris un fusil pour gagner Londres ou le maquis ? Aurais-je tenté le coup ? Jamais je ne le saurai. Jamais nous ne le saurons. Il ne faut pas faire des plans sur la comète. Il ne faut pas diminuer la grandeur de ceux qui ont eu ce courage, cette folie, et auxquels nous devons tant. Nous ne pouvons qu’espérer que nos entrailles auraient su s’offusquer au point de ne pas tolérer l’intolérable.
Nous n’avons pas de guerre, pas de grands combats. Nos vies ne sont pas en danger. Bénie sois notre époque pour cette clémence improbable ! Le seul risque pour nous, Français, c’est la crise financière. Comme quoi ! L’humanité va mieux de ce côté du monde. Et maudits soient tous ceux qui se plaignent si souvent, oublieux des famines promises, des meurtres injustes autorisés et autres génocides acclamés.
Merci à vous, peuple de l’ombre ! Merci de nous avoir sauvés. Merci de nous avoir rendu si forts, si prompts au combat. Merci d’avoir versé sang et larmes en notre nom et pour notre avenir (et non le vôtre ! ce qui est plus louable encore). Merci, frères du passé, d’avoir levé le poing contre la nuit et le brouillard. Sachez que nous prions tous les jours pour que vous soyez certains que nous sommes vos fils, et pour les être encore si, un jour, les mêmes inhumanités que vous avez connues, tellement humaines, tellement nous tous hélas, montrent leurs crocs pervers.