La génération Y est écolo, parce qu’elle est citadine. Elle connaît les oiseaux et les forêts, elle connaît même l’Afrique : parce qu’elle a vu les chefs-d’œuvre de Walt Disney. La génération Y veut trier les déchets. Sauver la planète, quoi. Elle aime les écureuils à califourchon sur les branches des pins. Dame Nature est notre mère à tous, n’est-ce pas ? Il faut la protéger, la préserver. Il est indispensable d’éconduire les vilains chasseurs en mal de virilité, leurs gros fusils et leurs teints rubiconds. Quoi, encore ? Eloigner les chimistes de nos champs, les pollueurs compulsifs de nos terres, et les grands méchants pétroliers de nos sous-sols. Bah oui : sauver le monde, merde ! Souvenez-vous d’André Gide –Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. La génération Y ne sait pas qui est André Gide. Mais elle a vu Le Roi Lion, ne l’oublions-pas. C’est moins long que Gide, et c’est profond, c’est drôle, bien dessiné, et la musique est exceptionnelle.
Les enfants du siècle s’en vont préserver Déméter des agressions de la modernité. Ils sifflent un air de Bob Marley, enfilent des anoraks verts fluo, se donnent la main et croient qu’ils pourront gêner, un instant au moins, les grandes entreprises. Le monde changera ! C’est l’ère du développement durable !
Notre chère génération Y est en colère ! Hou ! Hou ! Fuyez ! Car elle nous sauvera ! Pour un moment, en pensée au moins, elle quitte son océan de béton, ses parallélépipèdes encastrés, le cynisme ambiant et les désespérances successives. Aux armes les citadins ! Bambi a besoin de nous !
Mais la nature n’est pas ce qu’on dessine chez Walt Disney, ni même ce qu’a si merveilleusement décrit André Gide dans Les nourritures terrestres puis Les nouvelles nourritures. Ce qu’on nomme « nature », ou « campagne », ce sont les nuits blanches du fermier, les étés que l’agriculteur passe à moissonner, seul sur une machine tonitruante, à 45 degrés sans ombre, la sueur, les mauvaises herbes, les génisses qui rendent leurs matrices en déféquant des litres de sang, les blessures, la soumission aux caprices du ciel, le froid, la peur de ne pas pouvoir payer les études des gosses, l’obligation de se battre pour grappiller des subventions ici ou là.
Qu’importe ce que peut être la campagne ou pas, les citadins volent au secours des agriculteurs. Pas de pesticides ! Pas de chasse ! Laissez plutôt les mauvaises herbes foutre en l’air vos récoltes en paix ! Laissez les sangliers saccager vos champs ! Nous sommes là pour vous enseigner le développement durable. Surtout pas d’OGM, les gars ! Hein ? Quoi ? Mieux pour vos rendements ? Et la planète alors ! Y avez-vous songé ?
Les agriculteurs baissent les bras, désemparés devant ces aliens d’un genre nouveau, affublés de leurs iPhones, de leurs jeans troués et de ce beurre qu’ils aiment mettre dans leurs cheveux. Les paysans ne comprennent plus. Ils sont las. Peu importe… Leurs fils, qui appartiennent à cette génération, sont allés suivre des cours d’action commerciale/force de vente. Et il faut bien les payer ces cours, les loyers, les fringues et tout et tout ; mais ça, tout le monde s’en fout. On ne parle pas d’éducation ici, mais de développement durable !
Dans les rues de leurs grises villes, les citadins défilent, guidés par leur sœur ennemie, cette sœur qu’ils détestent ouvertement et adorent sans le savoir : la grande entreprise ! Nos potes du CAC 40, le développement durable, ça oui, ils connaissent : ça fait vendre, ça génère du profit ! Ah ça ! Un concept marketing inventé par des costards-cravates qui ne connaissaient rien à nos campagnes, dans des open-spaces qui sentaient le plastique, la Ventoline et le fond de teint. Pour emmerder les agriculteurs ? Non, même pas ! Inventer pour vendre, tout simplement. Pour enfiler en douce les kyrielles de robots-consos-ados qui brandissent leurs grandes idées et ne demandent qu’à vider leurs gros portefeuilles. Ce n’est pas le monde que la génération Y est en train de sauver, mais bien une idée qu’elle se fait du monde –cette idée qu’on lui a flanqué dans la tête à grands coups de besoins créés et d’idéologies rémunératrices.