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Poussières dans le vent
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Reverdir
Avril traîne encore derrière lui un voile de givre. Mais dans l’air allégé le soleil brille clair et vif. La démarche des passants montre une imperceptible fluidité. L’avenue est bruyante et les promesses du jour qui rallonge n’altèrent en rien la course des véhicules et des piétons. Tous se pressent vers leurs destinations et tâches coutumières : les enfants à récupérer, des achats urgents, le dîner à préparer... S’aperçoivent-ils qu’au-dessus de leur tête s’accomplit quelque chose de formidable ? Chaque année à cette époque, en l’espace de quelques jours, la nature prend le risque maximum. Un moment pour moi émouvant entre tous. Les bourgeons lustrés et poisseux ont éclaté. Tel un foulard surgi au poing d’un illusionniste, des feuilles sont apparues aux rameaux des platanes et des marronniers. Elles pendent sans force, vulnérables, confiantes en l’énergie colossale qui les déploiera. J’ai peine à imaginer ces tendres draperies végétales exposées aux périls de la nuit, à la morsure d’un froid revenant sur ses pas, à la déchirure du gel. Hors du champ clos de nos pensées, la nature orchestre dans le secret son œuvre la plus puissante. Assise derrière la vitre d’un café, je regarde sans le voir le flot quotidien de mes contemporains, la vie qui va son cours. Car tout à l’heure, alors que je marchais sous les platanes de l’avenue, une trouée soudaine s’est produite dans mon paysage intérieur, l’irruption d’une lumière – blanche, légère, venue je ne sais d’où et qui éclairait jusqu’aux recoins de l’âme. Les arbres familiers alors me sont apparus comme je ne les avais jamais vus : ils portaient en eux la mémoire des blessures reçues, des sécheresses, des déluges, et pourtant ils répondaient chaque année de tout leur être à l’appel du printemps, sans transiger, avec le même amour. Une pensée a ébloui ma conscience : Et si je faisais comme eux ? Avec un tel sentiment d’évidence, de simplicité joyeuse que de saisissement je me suis arrêtée. Moi qui, quelques minutes plus tôt, pensais au planning du lendemain, aux travaux domestiques qui m’attendaient et à une liste d’ingrédients, sur la basse obstinée de soucis, j’ai senti une paix immense et un silence profond descendre en mon âme étonnée. Un travail intérieur, mené à mon insu, venait de prendre fin. Une verrière invisible, en un éclair, s’était ouverte sur le premier matin du monde – un sentiment de liberté sans bornes. Instant extraordinaire. Des fantômes me quittaient. Une partie de moi rendait les armes sans combattre, comme si elle avait attendu cela depuis toujours. C’était si simple, si doux. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Le tintamarre de l’avenue a reculé au loin. Je n’entendais plus que le chant silencieux de la sève qui monte. Alors, oubliant le bois mort, j’ai dit « oui » à l’avenir qui s’ouvre de nouveau et offre au cœur, comme aux branches encore noircies d’hiver, la chance de reverdir.
© Catherine Hervoüet des Forges, avril 2009
(15/04/2009)
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