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les enfants de ce siècle

La génération Y et la mort

La manière la plus terrible d’avoir peur, la plus dramatique, c’est d’ignorer sa peur. Le comportement de la génération Y vis-à-vis de la mort est alarmant, voire dangereux. La mort, pour la génération Y, ce sont les soldats tués dans les films américains, les Anglais, les Allemands, les Russes -nos anciens ennemis, les fantômes du passé. Ainsi la mort de ceux qui aujourd’hui seraient morts de toute façon, nous rappelle à quel point nous sommes vivants, dans une autre époque, à une autre heure, et à quel point les ennemis de la nation, les génocides, les épidémies et autres fins prématurées ne nous concernent pas. Mais ce n’est pas ça, la mort.
La mort, c’est ce qui nous pend au cœur le dimanche après-midi en novembre. La mort, c’est cette montre que nous attachons à notre poignée, les manquements qui nous entourent, ces maladies, ces drames, ces accidents de voiture, les faits divers dans les journaux, les larmes du ciel, quand on dort, et qu’on entend le vent mauvais frapper aux carreaux des fenêtres. La génération Y ne la voit pas, ne la sait pas. Elle branche son Ipod, le volume au maximum. Elle téléphone à ses amis. Elle surfe sur Internet. Elle regarde des films, lit des magazines. Tous les moyens sont bons pour ne pas se soumettre aux réalités qui nous sont imposées. Ne plus être seul, surtout, ne plus laisser d’espace à ces vides immenses que l’on entend sourdre entre deux battements de cœur. La génération Y tourne le dos à la fatalité. Elle avance ainsi, à tâtons, à l’envers, et elle recevra le coup de grâce un jour ou l’autre. Pour l’instant, elle s’en fiche. Elle n’y croît pas. La mort c’est pour les autres, les pauvres, les Africains, les soldats, les victimes des tsunamis et les ours blancs en Antarctique. Ah ça ! La génération Y est scandalisée par la mort des autres. Elle les plaint. Elle a pitié. Mais sa mort à elle, y a-t-elle songé ?
Car la mort viendra. La nymphe froide s’agenouillera près de nos corps païens, elle nous chantera ses lugubres comptines. Ce sera notre amante en dernier recours, notre « autre vie » si l’on peut dire –comme un ultime sentiment. La garce nous dira : « Tu vois ? Tu comprends ? Au fond, tu le savais depuis le début, n’est-ce pas ? »
La génération Y n’est ni religieuse ni athée ni agnostique, elle est indifférente. Car elle n’a plus besoin ni du concept de Dieu, ni de la manifestation de Dieu ni même de l’absence de Dieu. Elle tâche d’exclure toute notion de Temps, et donc de Dieu. Dieu n’est plus une entité dont on dit qu’il existe ou qu’il n’existe pas, Dieu n’est plus Mort. Il a volontairement été oublié, et avec lui la notion de mort pour soi.
Et puis, un soir, tout s’arrête. On quitte nos proches, nos descendants, nos parents. On s’en va sans « au revoir », sans combat, emporté par les questions qu’on n’a pas voulu se poser, par nos doutes, par nos actes manqués… On part, loin de cette vie aux mille souffrances et aux mille joies, cette vie magnifique et cruelle, qu’on aurait pu étreindre encore mille ans si seulement le Temps l’avait voulu ainsi. La barque de Charon tangue tranquillement. Ce sont les incertitudes qui ont le dernier mot. La condition humaine. Poussières, cendres… Il ne restera rien. Des cerfs-volants à la dérive dans un ciel sans limite. Des amours brinquebalants, des amitiés déconstruites, des souvenirs, des rêves d’enfant –toutes ces promesses que la vie n’a pas tenues.
Il s’agit de changer nos mentalités, nos appréhensions. Il s’agit de penser à la Mort, sans devenir tributaires de ces pensées. Imaginons-la. Détestons-la. Car si elle nous est imposée, nous avons encore le droit de ne pas nous courber devant elle, de ne pas la respecter, de l’envoyer se faire voir par d’autres, les étoiles là-haut, le soleil, le vide dans les puits, tout ce qui ne meurt pas, tout ce qui existe malgré tout, malgré nous, et qui se moque de nos soucis. Il nous faut nous unir autour de cette fin promise à tous, de ce sinistre contrat social. Regarder la faucheuse dans les yeux. Oui, nous devons connaître notre ennemi commun, même quand on sait qu’il vaincra, surtout si l’on sait. Il faut y penser…

(13/05/2009)
Guillaume Sire
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