Jeûner à Babel
Qu’est-ce qui amène à se dire : « Je vais faire un jeûne » ? Est-ce un besoin du corps ou de l’esprit ? Pour ma part, je suis adepte du jeûne non seulement pour ses bienfaits physiques, mais aussi pour le voyage intérieur qu’il représente, ce rapport différent au temps qu’il induit. Que d’heures passées en repas, préparation de repas, vaisselles et digestion ! À cette dernière l’organisme consacrerait quatre-vingts pour cent de son énergie… C’est accablant ! Avec les vingt pour cent restants il nous faut donc gagner notre vie, exécuter les mille et une tâches de la vie quotidienne, sans oublier les loisirs, le sport et les fantaisies indispensables. Pas question de le décider au dernier moment, la veille pour le lendemain : un jeûne est une aventure qui se prépare et se mène presque dans le secret. C’est un voyage, une traversée. Un désert affronté où la tentation se présentera – l’ego a plus d’un tour dans son sac pour récupérer l’affaire. Au pays du jeûne, même les lieux connus prennent un autre visage. Mon goût de l’expérience me suggère toujours d’aller faire un tour au marché. L’étal des poissonniers où j’admire d’habitude la provende sortie de la mer – toutes ces écailles d’argent, ces crevettes bijoux, l’or bruni des harengs saurs… –, dégage une odeur pestilentielle. Que dire de l’étal des bouchers, où même le fumet délicieux des poulets qui tournent sur leurs broches m’écœure. Il me semble que mon corps s’étire. Que se renoue un lien oublié entre mes plantes de pied et la terre qui me porte. Dans la foule qui se presse au long des allées bruyantes, j’ai l’étrange sentiment d’être un voyageur revenu après trente ans d’absence. Un témoin portant en lui un autre espace-temps et qui regarde ses semblables défiler en accéléré. Le temps s’allonge à l’infini. Il n’est que treize heures et j’ai l’impression qu’une journée s’est déjà écoulée. Il n’y a plus devant moi qu’un fleuve lent et qui prend de l’ampleur. Ma respiration calmée s’est mise au diapason. Je regarde mes mains si sollicitées, mes paumes enfin libres, et mesure à quel point les impératifs qui me gouvernent, nécessaires pourtant, entretiennent une dispersion permanente. Les aiguilles courent sans trève autour du cadran, chassant devant elles nos interrogations, nos quêtes de sens. Dans ce temps découpé – notre sommeil tranché, nos journées réglées au métronome – une tâche suit l’autre, annonce la suivante et se perpétue l’illusion de la continuité. Je me demande si notre monde n’est pas qu’une construction mentale. N’avons-nous pas tous le même destin, le même besoin d’amour, partout gauchi par l’ignorance et l’orgueil dans une cacophonie explosive ? Babel se reconstruit sans cesse. Dans mon obscurité intérieure, j’écoute le souffle de l’univers. Le temps n’existe pas, me dit-il – et mon âme le sait depuis toujours. Comme si, au fond d’un exil, on portait en soi une terre natale. Je reflue vers ce monde difficile, notre beau jardin dévasté, avec une aptitude nouvelle à l’aimer.
© Catherine Hervoüet des Forges, juin 2009
(10/06/2009)
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