Partout où nous posons les yeux, nous trouvons la volonté de l’homme. Depuis la nuit des temps, l’homo sapiens sapiens redessine le monde. Il sculpte, fond, coupe, défriche, construit, détruit, plante, couvre et recouvre, monte et démonte, aplanit, nivelle et creuse.
Les routes, les immeubles, les cours d’eau et les forêts ont été voulus ainsi, à cet endroit, dans cette matière, de cette couleur. Ils sont le fait de choix, d’appels d’offre, d’idées, de corruption parfois –d’égos le plus souvent. La génération Y ne sait plus très bien ce qui, autour d’elle, n’a pas été voulu par un de ses pères. Elle entend les hommes vivre. Les voitures vrombissent. Les téléphones sonnent. Elle voit leurs « parcs », leurs œuvres d’art et, au loin, les barres de HLM.
Nous sommes nés sous ces auspices. Ce n’est ni notre choix, ni le fruit de notre imagination. Bientôt, nous dessinerons à notre tour. Un monde qui nous ressemble ? Oui et non. Ce n’est certainement pas la brique qu’on posera au sommet qui fera de la tour une œuvre qui nous ressemble.
Peut-il y avoir du roquefort dans l’emballage d’un camembert ? Ou bien sommes-nous condamnés à être une projection de ce décor dans lequel nous sommes nés ? Sommes-nous conditionnés ? La génération Y a été mise au monde dans l’empire des idées préconçues, des clichés post-idéologiques et des catalogues Ikea. Dur, de sortir de là. L’évasion semble impossible. Tu te lèves après avoir appuyé sur ton radio-réveil. Surtout, tu te tais. La douche, puis un café soluble. Le costume qui t’a ruiné et qui, déjà, est démodé. Dehors : le métro, les tours, les usines, le macadam. Tes écouteurs fichés dans les oreilles. Surtout, tu te tais. Les semelles en plastique bruissent sur le béton. Marlboro, Starbucks, le MacDo du coin de l’avenue. Tu es qui ? Surtout, oui surtout, tais-toi nous t’en prions.
Mais la génération Y n’est pas si bête. Et elle est bavarde, tenez-vous prêts. La génération Y n’est pas dupe des emballages JC Decaux et de leurs contenus. Elle sait la critique de la publicité, la critique des ordres consentis et, par extension, la critique de tout ce qui pour elle a été préétabli.
La génération Y voit derrière les façades en Placoplâtre. Cela paraît inconcevable aux pros du marketing, je sais, mais tous ceux qui sont plus âgés, je tiens à les prévenir ici, se préparent à de terribles désillusions. Car la génération Y parle un langage qu’ils ne parlent pas. Elle a appris à penser d’une façon qui leur est étrangère. Elle a ses marques, ses codes, ses héros, et ses rêves bien sûr, sa conception de l’avenir, préservé, épargné, que les montagnes de préjugés n’auront pas souillé. Et elle connaît pourtant leur langage, leurs codes, leurs manques, leurs « petits riens ». Et elle saura les retourner contre ce qu’on a voulu qu’elle soit.