En descendant du train j’ai pris un taxi. Le conducteur, un Africain au visage ouvert, freine soudain brutalement : un véhicule particulier a fait irruption devant nous dans le couloir réservé aux taxis et aux bus. La collision est évitée de justesse.
- Regardez-moi ça ! s’exclame mon conducteur.
Mais son ton reste modéré. Pas d’insulte, pas de coup de klaxon vengeur.
- Madame, reprend-il, s’il est fou, c’est son problème. Pas le mien.
L’homme a un rire léger, suivi d’un soupir :
- Un jour, ça lui retombera sur la tête et il ne comprendra même pas.
Sur un ton mi-plaisant mi-sérieux, je suppose à mon interlocuteur une certaine sagesse.
- Moi, madame, je crois qu’il y a une justice quelque part. Même si elle peut mettre du temps.
Je me déclare d’accord et l’homme ajoute :
- D’ailleurs, je vous assure que parfois elle va vite.
Il me raconte son aventure. Six mois plus tôt il a déménagé. Sa propriétaire était une riche dame africaine d’une cinquantaine d’années, de même nationalité que lui.
- Madame ! me dit-il, avant de lui rendre mon logement, j’ai tout bien nettoyé ! J’ai même repeint la cuisine… Je vous le jure, c’était impeccable ! Pendant le bail, j’avais fait des améliorations, je lui ai tout laissé. Elle était contente. Mais elle a refusé de me rendre ma caution.
- Oh !
- Je suis allé la voir pour savoir pourquoi elle ne voulait pas me rendre mon argent… Plusieurs fois ! Elle n’a même pas voulu ouvrir sa porte. Mon conducteur fait un petit geste navré de la main :
- J’ai renoncé. Deux mille euros, madame !... Je me suis dit : qu’elle les garde. Qu’elle garde mon argent. Elle le rendra au Bon Dieu.
- On dit qu’un bien mal acquis ne profite pas…, dis-je en ponctuation.
- Attendez, madame, vous allez voir.
Il me relate la suite de l’histoire. La dame part sans tarder en vacances au pays. Son mari vit là-bas. Mais sur place, une mauvaise surprise l’attend. Son époux, qui a environ trente-cinq ans, profite de la vie. Malgré la canicule, un travail délaissé qui pousse au farniente et une nourriture trop riche, il a de la vigueur et des muscles séduisants qui brillent sous la sueur. Partout dans la maison s’étalent les preuves de la félonie... Madame ne trouve pas de chambre où poser ses valises, elle, la propriétaire des lieux.
Elle ne succombe pas au chagrin. Mais trouve une solution efficace et simple : elle recrute un tueur à gages pour supprimer son mari. Le professionnel remplit son contrat, enfin presque : le mari, sérieusement blessé, est hospitalisé – mais l’assassin, arrêté, passe aux aveux. La dame a déjà repris en catastrophe le premier avion pour Paris, abandonnant plusieurs villas à étage louées, ainsi que quelques habitats populaires d’excellent rapport dans des quartiers que l’urbanisation sauvage mettra bientôt au centre-ville.
- Maintenant elle se cache ! conclut le chauffeur de taxi. Je ne sais même pas si elle touche encore son loyer. Elle est hébergée par une amie.
Justice divine, comme tes voies sont parfois mystérieuses !
© Catherine Hervoüet des Forges, juin 2008