On appelle ça une « flash mob ». Le but, c’est qu’il n’y en ait pas. C’est rapide, étrange, surprenant. Des centaines de jeunes se rassemblent à un endroit donné et font quelque-chose qui ne sert à rien, puis ils se quittent sans parler, comme si leur union n’avait été qu’un rêve brumeux. Venues des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, les flash-mob on un succès croissant en France. Vous les avez peut-être déjà croisées. A Paris, sur le parvis de Notre-Dame, ils étaient presque mille. Ils se sont tous assis à la même heure, même minute, même seconde, ils ont fait un dessin sur le sol à la craie de couleur, puis ils se sont levés, se sont rassemblés au centre de la place, se sont donné la main et ont écarté le cercle, la ronde, jusqu’à vider entièrement le parvis des touristes et des chiens errants. Et Pfff, plus rien, tout le monde est parti, aussitôt fait aussitôt oublié, la craie n’a pas tenu sur le sol. Il y en a eu d’autres, à Saint-Lazare, sur les champs Elysées, devant la Tour Eiffel, en province : à Lyon et Toulouse. Des actions sans politique, sans symbolique, seulement la mystique de la vacuité, du Rien mouvant, de l’action pour l’action –l’éphémère collectif. La vie c’est un peu ça : on gigote sans vraie raison, on cherche une main à laquelle s’accrocher, on dessine sur le sol un dessin qui ne restera pas, puis on s’en va, comme si on n’avait jamais existé, on disparaît dans les fosses communes de la mémoire. On peut s’interroger longuement sur cette nouvelle forme de manifestation, créée par la génération Y, pour la génération Y ? Non. Même pas. Pour personne. Alors pourquoi ces actions inutiles ? Comment ? Qui derrière tout ça ? Quel message au fond ? Pourquoi tant de forces gâchées, sans drapeau, sans combat, sans Vérité à dire ou à hurler. Que sont les flash mob? De quel besoin sont-elles le langage ? La génération Y est nihiliste. Elle a fait du Rien son Tout. Elle ne croît pas en Dieu, ni en l’Homme, ni en la mère Michelle. A vrai dire, la génération Y est lasse de ces grands mouvements de l’esprit, de cet onanisme qu’on lui impose. Elle ne veut pas d’Idées. Elle veut des actes inutiles, parce qu’elle se sent inutile ? Peut-être. Elle veut du Rien, parce qu’après tout, le Vide, le Néant, l’entre-synapses, sont les seuls continents qui restent inexplorés. Elle tracera des cartes, des planisphères, elle étudiera la faune et la flore de cette mort qui sourd entre deux battements du cœur. Les flash mob sont des manifestations inutiles, qui prônent l’absurdité, le trémoussement des âmes. Elles jouent sur ce petit quelque-chose, cette virgule au coin de soi, ce grand Rien qui, à longue, pourrait bien devenir le seul Tout.
" Pourquoi tant de forces gâchées, sans drapeau, sans combat, sans Vérité à dire ou à hurler". Il est vrai que toute forme d’expression ou d’Art ne nécessite pas la moindre notion de « combat ». L’effort ne parait gâché que par des esprits à la vision étroite, pour qui le « but » et la « finalité » constituent une fin en soi. Glissons sur l’éventuelle nécessité d’hurler une vérité. Car, toute relative qu’elle soit, une « vérité » s’affirme par sa seule essence, et n’a pas à se clamer, car à ce moment précis, elle cesse d’être une vérité et se transforme en diktat ou en prosélytisme.
Le « body art », le « flash mob » -qui n’est jamais qu’une nouvelle forme des « happenings » des années 60-, résume son expression aussi bien dans l’acte créatif que dans la réaction des spectateurs, volontaire ou involontaire, de cet acte. Y compris les réactions primaires du genre « çà sert à rien » qui, de ce fait, deviennent partie intégrante du happening (puisqu’ils sont provoqués volontairement par cet acte catalyseur). En dénigrant la chose, vous devenez, Oh jeune observateur, acteur vous-même de l’acte que vous dénigrez. Juste vengeance des choses et des événements. Mais peut-être ne vous êtes vous pas pensé « acteur », et cette forme de participation « malgré vous » vous pousse-t-elle à refuser quelque chose que vous ne pouvez nier… votre totale intégration à quelque chose dont le contrôle vous échappait.
Vous ajoutez ensuite
« La génération Y est nihiliste. Elle a fait du Rien son Tout. Elle ne croît pas en Dieu, ni en l’Homme, ni en la mère Michelle ».
Que les générations actuelles parviennent enfin à se libérer des mythologies qui ont en permanence emprisonné son surmoi et sa morale, cela semble être une bonne chose (quoi que la réaction des partisans de la bondieuserie, islamiste ou intégriste chrétiens, fasse malheureusement de plus en plus de ravage par réaction, auprès des couches les plus défavorisées et les moins « pensantes »de la jeunesse). Or, l’art est une tentative d’expression du « çà », la chose la plus abjecte, la plus hideuse aux yeux des déistes. Il ne peut y avoir de pensée et d’expression de la pensée libre dans le cadre d’un dogme. Pas plus d’ailleurs qu’il ne peut exister de pouvoir et d’inféodation de l’individu sans la présence de ce dogme.
La génération Y n’a pas a croire en quoi que ce soit. Car on n’a pas à « croire ». Le fait de « croire », c’est le fait d’accepter sans preuve un prêt-à-penser concocté par autrui. La croyance, en une idée politique, en une déité, en une mythologie, en une « valeur », n’est que la recherche d’une contrainte qui évite à l’être de regarder en face certaines choses qui lui font peur. A commencer par son inéluctable finitude, ainsi que par l’inutilité de ses actes ayant un « but », actes « finis » qui l’empêchent de se retourner sur des penser plus positifs, et notamment l’éternité de l’instant, forme détournée de l’apprentissage quotidien de la mort.
Passé un certain âge, ou un certain degré de maturité, il apparait clairement que la véritable concrétude n’est pas celle des « valeurs » créées par le bruissement des activités humaines du monde moderne et le behaviorisme décérébré qu’entraine notre civilisation du spectacle dans une compétition perpétuelle et vaine. Il apparait tout aussi clairement que le temps s’écoule différemment selon l’âge ou la maturité. Trop lentement lorsque l’on est jeune, trop rapidement dès que l’on dépasse une trentaine d’années. Une perception du temps qui passe qui conditionne à son tour l’intéressé à focaliser ses attentions et ses actes sur des choses de plus en plus fondamentales. Des choses parmi lesquelles les notions futiles de l’intérêt, des « valeurs », de l’Acte deviennent de plus en plus secondaires. Ne reste que l’éthique, la morale personnelle, la recherche du sens de sa propre humanité. Certains expriment ceci par l’écrit, l’art, le happening. Dans la recherche de l’hédonisme, dans la tentative de laisser un héritage de savoir et d’expérience aux générations futures.
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