La côte est une ligne brune et dorée de ses moissons fauchées. A quelques encablures, point minuscule au milieu des étendues marines, je flotte dans le bleu infini. L’onde s’élève et s’abaisse, respiration profonde de l’abîme qui me porte.
Je flotte comme un bouchon. Tout à l’heure, le jusant m’attirait vers le large, une dérive lente jusqu’au vertige. J’ai vu défiler silencieux les corps-morts, les bouées décolorées ou verdâtres signalant des casiers immergés, quelques balises orangées, de rares amas d’algues soulignés d’écume saluant à peine mon passage avec une grâce de méduse.
Je flotte, allongée dans ma barque. Le clapotis léger contre la coque, son bercement sans fin ont mis mon esprit en éclipse et appellent mes cellules à l’osmose. La mer tâte ma barque, la lèche à la fois curieuse et obstinée, tente un dialogue mouillé.
Les bras étendus contre la membrane de bois qui me sépare de profondeurs insondables, je retrouve les sensations du rêve, un bien-être amniotique. Ma vie s’est condensée en ce présent ténu, dans l’écrin du ressac – je suis là depuis toujours.
Des mouettes descendent et montent, endormies sur l’onde qui enfle doucement. Je flotte sans poids, sans pensée, entre deux gouffres bleus – cet espace où erre la conscience – les fumées du cerveau et les vapeurs de l’âme se sont évaporées. Retenu par le fil d’une pulsation infime, mon esprit libéré trace des dessins dans le ciel avec les goélands – plane sur le point d’orgue de la marée montante sous le ciel qui se couvre.
Je suis aux approches… là où se dissout tout chemin, où l’intelligence répand sa poudre d’or au seuil des rivages invisibles. « Avance au large… » Une fois encore, goutte d’eau attirée vers le ciel du sein de l’océan, je pressentirai la Terre promise mais n’y entrerai pas. Du fond de ma barque, ce qui monte dans ma gorge est un sanglot d’amour.
A l’horizon apparaissent des voiles. Qu’ont-elles vu de l’autre côté ? Comme elles, j’ai scruté d’autres cieux, dévoré les distances, changé de continent – cherchant des signes parmi les fleurs. J’ai décrit une boucle comme ces bateaux qui vont rentrer au port.
Le flot se fait pressant sur les flancs de ma barque. Autour de moi la houle se lève avec le vent et la déploration des mouettes. Entre abysses et ciel énigmatique – ces eaux qu’a séparées le Verbe – par tous les temps incertaine du cap, mon âme est une barque.
© Catherine Hervoüet des Forges, septembre 2009