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les enfants de ce siècle

La vitesse

Ça a commencé avec le chemin de fer. Puis les voitures, les avions, le téléphone, Internet, les fast food et les trottoirs de moins en moins larges. Avez-vous remarqué ?

La vitesse du monde a changé. Nous n’avançons plus à la même lenteur qu’autrefois. Et, comme à chaque fois qu’une mutation durable de son environnement se produit, l’homme change : il suit cette mutation bon gré mal gré, son cerveau est affecté, ses sens, ses humeurs. Avec l’accélération viennent l’impatience, la solitude et l’exigence. L’impatience parce qu’on ne sait plus attendre, parce que personne ne nous attend, et parce que nous n’avons pas envie d’attendre quoi que ce soit, qui que ce soit : attendre, c’était pour le dix-neuvième siècle, nos trains sont à l’heure maintenant, on roule à 130 km/h sur nos autoroutes. La solitude parce que tout le monde bouge, donc personne ne s’arrête, donc je reste seul, puisque moi aussi je bouge, sans m’arrêter jamais. J’ai dit une salade landaise! ça fait cinq minutes déjà ! L’exigence parce que la vitesse ne nous suffit pas, il nous faut ça vite-fait-bien-fait ! Sinon, on va ailleurs, un coup de voiture ou de train, et hop : chez le concurrent.

J’ai dit plus haut que les trottoirs avaient rétréci. C’est vrai, n’est-ce pas ? Cioran y voyait l’un des changements majeurs du vingtième siècle. Laissez passer les hommes, laissez-les faire ! Nous avons donné à la vitesse, au temps qui accélère, davantage d’espace en exigeant de lui qu’il aille plus vite encore. Et nous ? Nous avons notre musique dans les oreilles, dieu dans du papier d’alu. Un vélo électrique. Les seuls pas que je fais c’est entre les toilettes et la salle à manger ; sinon, pas besoin de marcher.

De tout cela il ne restera rien, mais de toute façon il ne restera rien. La vitesse rassure, c’est vrai ? Elle nous éloigne du temps de penser. Elle nous éloigne des autres, qui sont un miroir de ce que l’on est : un vilain tas de défauts et de vices à demi-voix, un besoin de reconnaissance, une inquiétude affreuse. Les amis, les amours, les études, les papiers à remplir, quelques années et la retraite, la voiture, le train, Internet, vite, plus vite encore, les emplois du temps sans vide, la musique sans silence, plus rapide qu’autrefois, du bruit toujours, des klaxons… Il va la bouger, sa caisse, oui ou… ! Et là-bas, au bout de la route, derrière le dernier virage, qu’y aura-t-il encore ? La fin de tout, la fin de nous, l’espace-temps comme une bulle de savon qui éclate. Le voilà le dernier sprint. Les changements technologiques font que nous la précipitons, nous courrons vers elle : la fin promise à tous, seuls, exigeants, rapides comme le vent, le temps qu’elle arrive et paf ! on y pensera plus, on ne sentira rien, déjà : nous serons passés à autre chose.

(02/09/2009)
Guillaume Sire
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