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Poussières dans le vent
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Les petites choses ou les voies invisibles
Cet après-midi-là, il faisait un clair soleil d’hiver. Je quittais mon immeuble parisien pour me rendre à la station de métro la plus proche lorsque deux pas plus loin, sur le trottoir, j’aperçus quelque chose qui ressemblait à un grand papillon bleuté. Un billet de banque plié en quatre et qui semblait m’attendre. Instinctivement je levai la tête – je pensais à une farce ! – à peu près sûre de voir des collégiens hilares penchés à une fenêtre. Mais je ne vis personne.
Je restai plantée là, embarrassée, devant l’être de papier, n’osant ni le laisser ni le prendre. Enfin je l’attrapai entre deux doigts hésitants et timides : j’allais le transformer en monnaie, pour le distribuer à deux ou trois personnes dans le besoin au hasard de mes prochains déplacements. En attendant, je le gardai dans le creux de ma main, n’osant me l’approprier vraiment, et repris ma course vers mon rendez-vous.
Je débouchai sur le boulevard voisin – et fus aussitôt interpellée par un jeune assis par terre qui faisait la manche. Je n’avais encore jamais vu de sans-domicile à cet endroit et ce jeune ne semblait pas être du quartier. De plus, il me regardait avec une sorte de gaieté fraternelle. Je ressentis comme un hiatus intérieur, puis une sensation chaotique, comme si mes mécanismes de pensée se télescopaient, s’enrayaient mais voulaient continuer à tourner. D’un air effaré je répondis au jeune par un salut… et poursuivis sur ma lancée. Avec un sentiment d’incohérence et de malaise. La traduction m’en vint : ce que j’avais décidé quelques minutes plus tôt avait primé sur la réalité. De saisissement je m’immobilisai. Qu’allais-je faire ? Revenir sur mes pas et remettre au jeune le billet ? Ma montre m’en dissuada. Au retour, me promis-je. Pourtant, je revins sur mes pas. Mon rendez-vous attendrait – le vrai rendez-vous, je venais de le comprendre, était là-bas, à l’angle du boulevard.
Lorsque j’y arrivai, l’homme n’était plus là. J’avais raté le test… Donner trop, pas assez ? Que m’importait ? Je n’avais pas à discuter les lois de l’invisible. C’était à ce jeune que devait aller ce billet ! Je rebroussai chemin – à pas lents, avec le sentiment d’avoir failli. Par mes atermoiements j’avais chargé de pesanteur l’instant où l’action juste était attendue. Quelqu’un avait perdu, laissé le billet sur le trottoir, il me revenait de le transmettre à celui à qui il était destiné… Un signe, une énergie – l’amour peut-être – devait passer par moi et j’avais été le maillon défaillant. Il m’était demandé bien moins que ce que j’avais planifié – seulement de faire un geste simple, léger, joyeux – accordé sur la vie – ici même, à l’instant.
J’ai souvent l’impression que des événements ténus, décelables au regard attentif, nous interrogent, nous offrent de participer au mouvement de la vie. Un petit geste, un geste de tous les jours peut-il changer quelque chose à la marche du monde ? Pour moi, cela ne fait aucun doute : les petites choses nous disent si nous avons compris les grandes.
© Catherine Hervoüet des Forges, octobre 2009
(12/11/2009)
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