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Edition du 11 Novembre 2012 / N°433 Le(s) saint(s) du jour
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les enfants de ce siècle

Ces instants qu’on remplit





Il n’y a plus de vide, plus de blanc, plus de place pour le vague à l’âme. Plus de vague, d’ailleurs. On a meublé le néant. On est allé chez Ikea et on lui a trouvé un intérieur bien comme il faut, au néant, un intérieur comme tout le monde. Des saladiers en plastic, un abat-jour chinois, le lit-futon des étudiants. Après tout, il n’y a pas de raison qu’il échappe à Ikea, le néant.

Tout pour éviter d’être avec moi-même, je veux dire : moi seul, et moi-même –une schizophrénie dont on ne peut empêcher l’issue : la tristesse, la haine, tout ce qui est là et qu’on ne veut pas voir. Quand je prends le métro, j’ai un baladeur. Dedans, il y a la musique jouée par d’autres, enregistrée par d’autres, encodée par d’autres. Dedans, en fait, il y a « mes autres ». Et je préfère qu’ils soient dedans que dehors. Parce qu’autour de moi, dans ce métro, c’est trop près, trop irréel, ça sent la transpiration et la couche culotte. Mais là, dans les oreilles, dans la tête, ça fait du bruit, ça chante, ça m’empêche de rester parmi eux, je suis un roi, un conquérant – je suis un dîner de famille.

L’instant c’est l’intestin du temps : tout passe par lui, tout ne fait que passer. La solitude, le malaise, ce sont des bulles d’air : de l’aérophagie. La musique, le téléphone, les affiches publicitaires, les jeux portables et autres Tamagoshi, ce sont les remèdes. Le résultat c’est nous, la génération Y, peur d’être seuls, peur des responsabilités, peur des inconnus, peur de l’imprévu.

Autrefois, quand on marchait dans la rue, celle-ci était pleine de visages menaçants, d’indifférences et de glissements soudains, pleine de silences qui s’enchevêtraient dans un fracas assourdissant. On n’était rien, et on le comprenait enfin. On ne contrôlait rien. On n’appartenait à rien. De nous, il ne resterait rien. De tout ça non plus : des ombres qui passent et meurent sans envoyer de faire-part.

Nous avons voulu combler ce vide. Nous marchons, pressés, sans regarder autour. Si nous levons les yeux c’est pour voir cette publicité déjà vue mille fois. Le slogan suinte entre les dents – on se rassure. Nous écoutons la musique, notre musique, elle est le symbole de nos appartenances sociales, de nos goûts, nos souvenirs – en fait : de notre identité. Et davantage qu’un symbole, c’est une amarre vers ce que l’on croit être, ce que l’on voudrait être, l’image que « Je » projette à « Moi ».

C’est triste mais c’est comme ça. Nous fuyons l’instant, nous le tuons au berceau. Nous avons peur d’être seuls au milieu de tout ce qui n’est pas nous, c'est-à-dire vraiment seuls. Quand je suis dans ma chambre, il y a les photos, l’ordinateur, les livres, le lit, toutes ces choses qui m’appartiennent, je ne suis pas seul. La rue, par contre, n’a pas besoin de moi pour exister, pour fourmiller, alors je m’enfuis : je marche vite, je regarde mes pieds, j’écoute cette musique, justement la même que celle que d’habitude j’écoute dans ma chambre, je me laisse envahir, et finalement : je suis ma chambre partout où je vais. Nous avons inventé cet art de la fuite : nous avons rempli l’instant. Ça nous empêche de réfléchir, et donc : d’être malheureux. Désormais nous devrions enterrer nos morts avec leurs baladeurs. Ça ne les aidera pas ; mais nous dormirons mieux. Pas de raison qu’il y échappe, le néant.

(12/11/2009)
Guillaume Sire
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