Pour damer le pion à une bedaine qui s’installe, Antoine s’oblige chaque jour à un petit footing dans les allées cavalières d’un parc parisien. C’est un vrai effort, à six heures du matin. Ensuite il rentrera chez lui, prendra sa douche puis le métro en direction du bureau. Un investissement, se dit-il pour s’encourager, avec déjà des résultats : il peut maintenant faire presque cent mètres à petites foulées sans s’arrêter ni souffler trop bruyamment. A cette heure, seules de rares silhouettes courent aussi – des gens plus entraînés.
Le petit jour s’attarde, l’air est aigrelet, premiers signes de l’automne. Antoine concentre son attention sur ses muscles qui s’échauffent, la rumeur du sang à ses tempes. Son front, sa peau, tout son corps sous le maillot transpire. « Inutile d’en faire trop », se dit-il, à la recherche du second souffle. En fin de cinquantaine, il devient difficile de déloger les kilos.
Antoine quitte l’allée pour un sentier qui se dirige vers la partie « sauvage » du parc, dessinée à la manière d’un jardin anglais – le coin qu’il préfère, où il ferait bon pique-niquer sur une nappe à carreaux près d’une petite malle en osier. L’herbe est douce et souple sous les pieds. Antoine retrouve des sensations d’enfance. Lui reviennent des jeudis avec ses camarades de classe – tous perdus de vue – les châtaignes ramassées dans la pénombre de sous-bois, la pêche à la bouteille… Antoine s’attendrit à ces souvenirs, sent monter une légère nostalgie. Mais sa montre lui indique qu’il est temps d’amorcer une boucle pour retrouver l’entrée du parc.
Soudain… a-t-il rêvé ? Il a entendu un cri ! Antoine s’arrête net, aux aguets, un peu incrédule. Cela semblait provenir de ce bosquet, là-bas, un petit fouillis d’arbustes et de buissons. Il fait quelques pas dans cette direction, interroge du regard les alentours… Le froid commence à saisir sa peau mouillée. Peut-être s’est-il trompé. Non : un hurlement étouffé lui parvient ! Son cœur qui cognait à cause de la course marque un arrêt, s’emballe. Pas de doute, quelqu’un se fait agresser à quelques mètres de là !
Antoine s’approche silencieusement. L’adrénaline a réveillé brusquement en lui le guerrier des origines. Dans l’épaisseur des fourrés, des bruits de feuilles, de branchages… Une lutte ! Quelqu’un se débat… Il n’attend plus, se précipite :
- Qu’est-ce qui se passe, ici ?!! s’écrie-t-il d’une voix menaçante, prêt à l’empoignade, en écartant brusquement les branchages.
Stupeur et confusion. Deux visages tournés, levés vers lui. Rouges, gênés, fâchés. Il reconnaît sa boulangère.
- Excusez-moi ! bredouille-t-il. Il fait précipitamment demi-tour, reprend sa course à toute vitesse. La grille d’entrée du parc le voit passer riant encore, le souffle haché. Il gardera le secret, il est homme discret.
Dommage que les deux, là-bas, ne le sachent pas.
© Catherine Hervoüet des Forges, octobre 2009