Il y a eu des époques bien tristes. La France vivait en bas, dépecée par le droit divin. Les villes sentaient le rat crevé, les furoncles, l’œuf pourri. On naissait pour se battre ; on perdait à la fin. L’art existait, mais dans une forme trop aérienne, adressée à Dieu et aux Rois, oublieux de l’homme, de ses instincts, de ses caprices, de ses désespérances. Rien ne nous ressemblait puisque tout était beau.
Alors, Rousseau, et d’autres dans son sillage, ont trouvé le remède. Il fallait dire « Je ». Ramener l’esprit à une forme individuelle et plus éloquente, parce que concrète et tangible. On s’est souvenu d’Augustin. On a mis en scène l’antihéros : lui aussi il souffrait, il courait sans cesse, l’haleine rompue, l’œil défait. Il cherchait les étoiles, les deux pieds dans la boue, encerclé par l’hypocrisie, les ambitions, les boutiquiers. « Moi je », c’était la révolution ! le drame romantique ! Tous les possibles ramenés à soi ! Chateaubriand, Hugo puis Rimbaud, Apollinaire, Proust bien sûr ! Et Duchamp ! Et Céline ! Au travers de leur « je » littéraires, c’était les temps qui changeaient. Derrière eux, à la file, on s’est émancipé… On n’avait plus honte d’être l’espèce humaine – monceaux d’illusions perdues.
Qu’est devenu tout ça ? Qu’en a-t-on fait ? Nous avons mal réinterprété. Les conteurs, tous ces chercheurs de mémoire, ont cédé leur place à des artistes qui, en affirmant qu’ils héritaient, ont détruit. On couronne Beigbeder ! Les musées sont remplis de cochonneries : des pots de yaourt végètent dans une bourbe de coton et de sang, ils ont pour titre : Almeria ! Les écrivains plantent leurs plumes dans leurs nombrils, ils touillent, ils rafistolent, ils alambiquent ! Ils se gargarisent, les porcs ! Ils crachent et ils suppurent…ils dégobillent ! Avec ça ils ont l’insolence de croire que le monde a quelque-chose à apprendre de leurs petits déboires sexuels, de leurs petits chagrins, de leurs hideuses frustrations. « Je me lève. Je prends ma douche. D’abord, l’eau chaude. Et puis, l’eau froide. J’en crève… Je sors. Je marche le long du boulevard Saint-Germain. J’entends la pluie derrière… Je pleure un peu. Je me souviens… ».
« Moi je » est devenu le fléau dont personne ne sait se défaire. Tous les artistes parlent d’eux. Ils ont égorgé l’imaginaire au berceau. Ils se maudissent eux-mêmes. Ils calculent… Ils critiquent quand c’est bon ton… Ils se courbent, les ventriloques ! Ils traînassent dans la jet-set, les belles blondes, les piscines, les grasses matinées ! Ils ne font rien ! Fainéants ! Emplumés de basse-cour ! Ils se regardent… Et forcément, parce que nous sommes trompés, nous les suivons.
La France est devenue le pays des nombrilismes mal déglutis. Des égotistes pervers ! « Moi je » par-ci. « Moi je » par-là. On parle de soi. Je me consacre tout mon temps. Et si j’écoute l’Autre, c’est pour faire semblant : pour avoir le droit de parler à mon tour, de lui parler de moi…le reste m’indiffère. J’écris des romans sur moi. Je sculpte mon portrait en carton pâte. Chaque dessin est une autofiction. Je professe ! Je meurs ! Et je veux que le Monde entier troublionne avec Moi. « Je » est devenu Dieu !
La génération Y devra relever ce défi. Sortir du cadre du « moi ». S’intéresser à l’Autre avec sincérité, sans intérêt aucun, sinon celui de l’aider si c’est possible, de comprendre, surtout : de s’effacer… Il ne faut plus croire les polichinelles qui se lamentent et voudraient nous faire avaler les déjections de leur identité. L’art ne doit plus servir de déversoir aux paons de télévision. Je vous en conjure, quand ils vous parlent d’eux, pensez plutôt à quelqu’un d’autre…ne les écoutez pas…ne vous écoutez pas non plus…mais écoutez !