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Edition du 17 Février 2012 / N°438 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent

Une soirée spéciale

Lorsque j’ai poussé la porte du café, laissant derrière moi l’air glacé de décembre, je n’ai distingué d’abord qu’une pénombre trouée çà et là de quelques lumignons. Et bientôt j’étais installée sur une banquette de skaï lézardé, devant une bougie brûlant dans un verre coloré.

Non loin de moi, trois jeunes femmes chuchotent, se donnent des adresses. A la table d’en face, deux autres femmes, peut-être la mère et la fille, échangent de rares paroles. Je les sens préoccupées – la pensée me vient qu’une personne aimée est malade – je fais taire mon imagination. Mon regard erre, sans autre alternative que de s’arrêter sur des détails. Le lieu aurait besoin d’une rénovation de fond en comble. Personne ne semble s’en soucier. Le patron officie tranquillement derrière son comptoir, sous le regard d’un angelot baroque dont la peinture dorée s’écaille.

Tous les consommateurs sont des femmes, à une exception près : dans un angle, à une table discrète, un homme seul d’âge moyen, au maintien réservé, paraît absorbé dans un livre de poche, son pardessus plié avec soin près de lui sur la banquette. Est-ce encore mon imagination ? Je crois discerner au revers du blazer noir de belle coupe la rosette d’une Légion d’honneur. Que fait donc là ce personnage dans lequel je pressens le haut fonctionnaire ? Un fou rire me sollicite, puis je me sens attendrie. Lui aussi, pourquoi pas ? Ne sommes-nous pas seuls et démunis devant le mystère de la destinée ? La pièce me paraît soudain presque belle : pleine de pensées, d’interrogations silencieuses, d’anxiétés apportées jusqu’ici par l’espoir ou l’impasse. Une demi-heure s’écoule, puis deux, trois…

J’observe, intéressée, distraite, le lent mouvement qui s’opère dans la salle au fil du temps : lorsqu’une personne s’en va, une autre se lève et la remplace en face d’un homme qu’on aperçoit à peine, assis à une table au fond de la salle. C’est lui, en fait, qui règle l’imperceptible ballet.

Le visage concentré, l’homme écoute, dit quelques mots à voix basse, effectue les mêmes gestes précis, codifiés. L’interlocutrice scrute les arcanes dévoilés qui dialoguent en couleur, éclairent du fond des siècles des imbroglios et des drames éternels. L’homme explique, met en garde, apaise, encourage. Une demi-heure, c’est court. La cliente voudrait que ça dure toujours : ces figures qui animent les lames et révèlent les causes, les intentions, les événements en germe ou ceux qui se sont déjà produits et dont le sens enfin se dégage ; le réconfort de livrer son souci à quelqu’un, de voir se dissiper un peu des ténèbres du futur.

Un jeune couple entre en même temps qu’une bouffée d’air froid, comme des personnages de conte russe. Le patron se porte à leur rencontre, les renseigne, ils ont l’air déçu, hésitent, repartent. Il leur faudra revenir, c’est trop tard pour aujourd’hui… Mon verre est vide depuis longtemps. Le regard et les pensées perdus dans la lumière mouvante de la bougie, je n’ai plus envie ni de partir, ni de rester. Le patron me fait un léger signe. C’est mon tour !

© Catherine Hervoüet des Forges, janvier 2010

(18/02/2010)
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