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Poussières dans le vent
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Retour de mission
Marc, trente-six ans, reporter. Je débarque d’une mission en terrain chaud pour rejoindre mon équipe de rédaction qui couvre l’événement sur la Côte. Peinard, cette fois : je connais ce colloque international qui se tient là tous les deux ans. La nuit tombe et je suis crevé. Je n’ai pas dormi depuis près de soixante-douze heures. Refusé le plateau-dîner dans l’avion. Juste une gigantesque envie de m’abîmer dans le sommeil. Je sais que je partagerai ma chambre avec mon rédacteur en chef, mais je m’en moque. Ca se passe souvent comme ça, le journal s’y prend au dernier moment pour réserver et il veut aussi limiter les dépenses.
Au fil des années, j’en ai vu des idylles se nouer ici ! Aventures d’un jour ou plus, avec les dégâts à la clé. Je suis parfois gêné, quand je connais la conjointe ou le conjoint. Enfin ! qu’est-ce que je peux y faire ? Dès qu’ils ont la bride sur le cou ils font n’importe quoi. Moi, au moins, je suis tranquille, ils ont fini par comprendre : confrères, consœurs, attachées de presse, organisateurs, tous savent que je suis fidèle à ma femme. Ils ne me voient jamais en boîte le soir. Ni en tête à tête louche. Il est vrai qu’une barbe, ça ne plaît pas à toutes les dames. A cette pensée, instinctivement je porte la main à ma fidèle toison d’un noir luisant… qui attend son shampooing depuis huit jours. Je ne reconnais pas ce toucher rêche et un peu poisseux : elle habituellement si douce, je la sens terreuse, sculptée par mes débarbouillages de fortune, et je commence à la respirer avec déplaisir.
Mon sac de voyage pèse une tonne. A l’intérieur, des trésors de papiers – mais surtout le poids de ce que j’ai vu là-bas, à quelques heures d’avion. Voilà le front de mer, ses palmiers, ses bikinis comme des papillons multicolores, l’hôtel et son esplanade… Le palais des congrès est à côté avec ses lustres, ses marbres, sa clim’ glaciale. Je n’aime pas fourvoyer ma carcasse dans ces lieux-là. Surtout quand je reviens de certains coins de la planète. Jamais alors ils ne paraissent autant ce qu’ils sont : des temples de l’ego, du carton-pâte où tout le monde rivalise de poudre aux yeux – rien que du vide.
J’ai à peine vu la chambre aux deux lits impeccables. Je m’extrais de la douche où achève de s’écouler une eau rougie de la poussière des pistes. Au lit ! Enfin !… D’un geste j’ouvre les draps, m’y engouffre et m’endors comme une masse. La première Merveille du monde, c’est le sommeil.
Je pousse un beuglement ! Je viens d’encaisser un énorme choc sur le ventre ! Tout se carambole dans mon cerveau : je suis sur le terrain d’opérations, c’est une embuscade ! Ils sont deux, les salauds, deux qui m’enfoncent la cage thoracique et m’aplatissent la rate ! Je les repousse violemment, il y a des exclamations et le plafonnier s’allume. C’est mon rédacteur en chef et l’attachée de presse ! Plutôt débraillés… en état d’urgence, on dirait.
- Pourquoi est-ce que tu t’es mis là ? s’étonne mon rédac’chef, penaud. Je te croyais dans l’autre lit !
Ils ne sont pas gênés ! Ils ne pouvaient pas prendre une chambre d’hôtel ? Je n’ai plus qu’une chose à faire : me rendormir au plus vite, en leur tournant le dos.
© Catherine Hervoüet des Forges, février 2010
(17/03/2010)
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