Je n’ai jamais été à l’aise avec les femmes. Non, vraiment. En fait, dans cette salle à manger que je ne connais pas, avec ses rideaux, ses abat-jour à franges, son lustre et son troupeau de coussins, je suis même terrorisé. Mais dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? Moi qui passais mon temps à déplorer la banalité de ma vie, sa monotonie, coincé toute la journée derrière mon guichet de poste et précipité à dix-huit heures dans un gouffre d’heures vides... Combien de fois j’ai rêvé de me balader sous le nez de mes collègues avec une belle femme à mon bras !
Eh bien ça y est ! Je dîne chez une belle femme, en tête-à-tête… ! Je ne l’aurais jamais cru ! Pourtant, je ne me sens pas bien. Tout bizarre. Au fait, est-ce que je vais parler de ce dîner à Maman, dimanche ? Non, je ne lui dirai rien, même si je me sens déjà coupable de cette cachotterie car ma pauvre mère ne mérite pas ça… Mais enfin, je suis un homme, j’ai ma vie.
À force de me demander ce qui va se passer tout à l’heure, j’ai de plus en plus de mal à avaler. C’est fou, quand même, ces rencontres qu’on peut faire sur Internet ! Hier j’étais seul, avec un soleil éteint depuis toujours, rien à l’horizon, le vrai désert – et tout d’un coup, voilà que je vis une de ces situations que j’enviais tellement chez les autres !
Adieu les fantasmes ! Je suis dans la vraie vie, avec une vraie femme : des rondeurs devant, derrière, du rouge aux ongles, des bagues et un de ces parfums… je suis impressionné ! Si elle m’a invité à dîner chez elle, le lendemain du rendez-vous à une terrasse de café, c’est que… C’est curieux, ça ne me fait plus le même effet que quand j’imaginais tout ça sous la couette ! Là, mes forces me laissent en plan, je me sens tout défait… Pourtant elle a de l’allure, super-distinguée même, quand elle boit avec son petit doigt levé – et ses cheveux brun-rouge, plus rouges que bruns d’ailleurs, pas mal ! Je devrais me sentir à l’aise, même si je suis un peu moins grand qu’elle : elle n’a pas remarqué ma poitrine de perdrix, ni mes traits qu’après une heure devant la glace je n’arrive pas à mémoriser. Mais quand on est un homme, on n’a pas besoin de crever l’écran pour plaire.
Je vois bien que je l’intéresse ! Elle est émerveillée par mes réponses, trois-quatre mots à chaque fois, pas plus – je ne dis jamais rien, ça se raconte comment, les non-événements ? Mais ça me donne de la séduction, la preuve : toutes ces attentions, ces regards cajoleurs, rien que pour moi ! Sa bouche pulpeuse dessine des cœurs comme des ventouses. Devant ma discrétion, elle parle d’elle : ses deux divorces, cinq enfants, neuf petits-enfants déjà, quelques soucis… Elle aime le restaurant, le cinéma… Euh non, je n’ai pas de voiture, je prends le métro…
Tout ça est totalement nouveau, sauf que… je ne sais pas pourquoi mais j’angoisse. La voilà qui arrive avec le rôti. Je sens la panique qui se rapproche. Du calme : il y a encore la salade et le fromage… Je me prépare à passer à l’action : la prochaine fois qu’elle va à la cuisine, je me lève et… Ca y est ! Elle a oublié quelque chose et elle y retourne ! Je saute sur mes pieds, me précipite à l’assaut… de la porte d’entrée, me voilà dans la rue. Sauvé !
© Catherine Hervoüet des Forges, mars 2010