Partir loin. Passer. Être un courant d’air qui flotte –une ombre. Faire ces études au Pérou, piger pour le compte d’une gazette gabonaise, rentrer voir ses parents dans les Corbières, puis grandir, travailler pour une banque d’affaires à Wall Street, partir en vacances aux Maldives, faire du trekking au lac Baïkal et participer à une compétition de Baggamon sur la grand place d’une bourgade de Nouvelle-Zélande.
La génération Y est celle du voyage. Le vrai voyage : celui qui fait « que l’on s’attache et que l’on s’arrache » selon Bouvier. Les études, le volontariat international, les transports de moins en moins chers, les langues universelles, les frontières qui s’étiolent… Les jeunes sont encouragés : partez, allez voir le monde, et vous reviendrez plus mûrs, plus aguerris. « Fils, si tu veux savoir, tu dois voir autre chose, ou bien tu crèveras ignorant. » Mais voilà : nous sommes-nous demandés si le voyage était un mode de vie qui nous convenait à tous ? Faut-il vraiment s’arracher, quitter ceux que l’on aime, parfois ne plus les voir pendant plusieurs mois, plusieurs années, pour vivre mieux ? Est-ce nécessaire ? Qu’aurons-nous ensuite que les autres n’avaient pas avant nous ? A quoi ressembleront les peuples globe-trotters ?
La solitude, déjà. Cette même hydre dont j’ai beaucoup parlé dans mes chroniques. Le voyageur passe son temps à « laisser derrière lui ». On se souvient des adieux, jamais des bonjours. Et ces adieux dérivent dans l’air auprès des voyageurs : ils sont leur croix, leur douleur – les photos brûlées de ces autres vies qu’ils n’ont pas vécues, et qui étaient là pourtant, à la portée des doigts.
Il faut être bien étrange pour apprécier voyager. Aimer la solitude comme une amie, comme une amante parfois. Coucher auprès d’elle plus qu’auprès de n’importe qui. Il ne faut pas aimer ce qui nous entoure : ni les paysages (parce qu’on les quittera bientôt), ni les amitiés (qu’on ne mérite pas) ni le confort (qui pourrait nous convaincre de rester là). Trop souvent, ceux qui ont voyagé croient revenir chez eux comme Platon dans sa caverne. Ils écarquillent les yeux, crachent sur leurs veaux d’or, jouent les blasés, ceux qui savent, ceux qui connaissent, et plaignent ces pauvres-là qui selon eux « n’ont pas eu le courage de voyager ».
Heureux qui comme Ulysse ? Pas si sûr ! Car si le voyage peut rendre heureux, il peut aussi plonger dans une sorte d’état pseudo tristoune-content-de-soi, qui fait du sujet un être désespérant, qui n’est plus curieux de rien ni de personne, et ne sait pas faire autre chose que d’espérer qu’il y aura mieux ailleurs. Voyager sans cesse, c’est sans cesse repartir à zéro, et être irrémédiablement condamné à survoler les relations humaines : connaître tous les hommes un peu, plutôt que d’en connaître un par cœur. Et puis, qui se souvient du voyageur ? Qui se rappelle les ombres ? Le voyageur est par nature un être qu’on oublie, qu’on ne connaît pas, et dont le destin est par conséquent d’être abandonné aux fosses communes de la mémoire, sans commémoration ni larmes, sans trompette ni mausolée –un rêve trop court, sans importance.
J’ai vu trop d’amours tuées au berceau au nom de ce dicton stupide : « il faut bouger, tout le monde bouge ! Sinon tu t’encroûtes ! » J’ai vu trop d’esprits revenir pourris, parce qu’au nom d’une année d’Erasmus ou d’un VIE minable, pendant lesquels il y a fort à parier qu’ils s’étaient ennuyés, ils ont décrété que rien dans le pays de leur enfance ne leur convenait plus. Le plus drôle est de constater que ceux-là sont souvent ceux qui étaient le moins aptes au voyage, les moins sociaux, effrayés par cette solitude qui leur poinçonnait le cœur. Enfin, j’ai trop vu de voyageurs du dimanche, séduits par leurs auto-projections, émus par leurs lectures, et finalement hélas : intolérants, mal élevés, en proie à la passion de la comparaison inutile (« ces pyramides sont-elles plus hautes que la tour Eiffel ?) et du cliché vérifié (« on m’avait bien dit que les Russes n’étaient pas bavards »).
Le vrai voyage, c’est l’autre. Que cet autre soit du bout du monde ou du coin de la rue, c’est dans yeux que sont les Amazones infranchissables, les déserts sans fin, les cités interdites, le roulis des furieux Pacifique, et les Everest insurmontables. Dans sa bouche, sur ses lèvres : le dépaysement, les bonnes surprises, les coups durs, les histoires d’amour et d’amitié, les nuits blanches et les tours de Babel. Entre ses mains : les caravansérails somnambules, les pêcheurs de perles, les hordes de gauchos et les chants aborigènes. L’autre, ses imperfections, ses qualités, ses incohérences, le fruit de ses expériences, ses réflexes. Il faut aller vers lui, vers elle, et ce quel que soit le chemin à parcourir.
Le voyage ne doit pas être un moyen de fuir sans relâche, et de refuser le franc rapport à l’autre. C’est pourquoi la génération Y doit se méfier de cette mobilité rendue si facile par notre époque. Celle-ci ne doit pas être une excuse, mais un moyen. Tout comme le voyage ne doit pas être une fuite, mais une quête.
« Voyage, fils, mais souviens-toi de ce que tu quittes, ne sois pas trop pressé, et si un jour tu n’as plus de raison de poursuivre, alors sois heureux où tu es, aime, et construis. Le plus beau des horizons, le plus impénétrable aussi, le plus dépaysant, est celui qui se meut dans le cœur de chacun. »