Lucie sanglote. Tout à coup, rien ne va plus. Elle se demande pourquoi elle est née. Il a suffi d’un mot, une simple parole malheureuse, et en elle une digue invisible a cédé. Etait-elle fatiguée ce jour-là, avait-elle des soucis ? C’était après une journée difficile au bureau ou à la maison, ou lors d’un dimanche en famille… La voilà renversée, submergée par tout ce qui ne marche pas dans sa vie, engloutie dans une douleur qui la surprend elle-même.
Il suffit qu’un instant l’équilibre vacille pour qu’aussitôt l’émotion déferle. Elle nous emporte, nous cogne aux parois de notre vie. Démolis notre univers, nos repères, réduits à néant nos qualités et ce que nous avons réalisé !
Nos démons ne sont jamais loin. Dans l’invisible, ils n’attendent que l’occasion de reprendre substance et vigueur, y compris aux moments les plus inattendus. Et nous voilà renvoyés à la case départ, face aux combats que l’on croyait gagnés, aux douleurs qui n’étaient qu’endormies, aux passions mal éteintes. C’est de nouveau l’obscurité des origines où grouillent des choses innommables.
Qui n’a pas rencontré au moins une fois ce moment affreux où l’on se sent redevenu petit enfant, impuissant et démuni, criant sa détresse ? Les fondations de notre être et de nos œuvres sont fragiles. Colmatant et repeignant sans cesse, nous bâtissons par-dessus… parfois des empires.
Que sont donc au juste les émotions ? Zone de turbulences évoluant entre le corps et l’esprit, à la jonction des fonctionnements instinctifs et de la sphère mentale, elles recèlent l’insécurité et la peur originelles. Contrairement aux sentiments, elles n’ont rien de construit et se manifestent soudainement, nous faisant perdre pied.
Justement… Les émotions semblent bien avoir un lien avec l’eau. Me revient l’un des douze travaux d’Hercule : le héros avait détourné les eaux d’un fleuve pour déblayer les écuries d’Augias, où s’entassaient les immondices… Les émotions joueraient-elles le même rôle, nous signalant que dans nos tréfonds quelque chose ne va pas ? Nous incitant, à la manière forte, à nous interroger et tenter une démarche vers plus de conscience ? Un énorme seau d’eau, en somme, jeté en plein visage, en plein cœur, qui créerait un choc salutaire. Mais souvent, nos douleurs sont si solidement incrustées en nous que nous ne sommes pas capables de vivre sans elles et que nous les entretenons soigneusement. Y a-t-il plus confortable qu’un vieux drame dont nous connaissons chaque recoin ? Surtout, il donne à notre histoire personnelle un relief dont nous avons parfois bien besoin pour avoir le sentiment d’exister.
Que faire lorsque l’émotion se fait violente, ou fréquente, au point de devenir un handicap ? Appeler Hercule ? Le héros est trop physique pour une matière si délicate. Mais Hercule a des héritiers : les psy astucieux, habiles à débrouiller les sacs de nœuds, éclairer les soupentes où sont tapies les causes et tendre la boîte de mouchoirs quand un barrage rompt sous la poussée des eaux.
© Catherine Hervoüet des Forges, mai 2010