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Edition du 7 Juillet 2012 / N°448 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent

Histoires

Nous avons tous une histoire personnelle. Une charge puissante de vécu et d’émotion y est souvent associée. A travers le filtre de cette histoire nous posons notre regard sur le monde. Et nous y agissons en fonction des conclusions que nous en avons tirées. Dans le présent résonne ainsi l’écho du passé, un passé que nous faisons revivre sans fin.
Qui est prêt à croire que sa précieuse histoire n’a pas d’existence réelle ? Qu’elle est pure fantasmagorie, à l’instar d’un film que l’on se passerait en boucle – un bagage psychique qui nous amène à nous raconter les mêmes choses jusqu’à nos derniers jours, au prix d’une souffrance et d’une déperdition d’énergie considérables. Des boucs émissaires consolident notre identité – eux sans qui nous n’en serions pas là, eux sans qui nous aurions réussi, ou vécu autrement, eux avec qui la vie aurait été un éden.
Chaque existence semble en effet marquée par une situation, un événement sur lequel la personne a capitalisé, lui imputant la responsabilité d’une destinée marquée par la difficulté, voire le malheur.
Poussée par sa mère ou son père à se marier alors qu’elle était très jeune, Françoise, soixante-dix ans, a construit toute son histoire sur la douleur d’être passée du berceau au mariage ; Julien, mal aimé, rejeté par sa famille, n’en fréquente plus aucun membre depuis trente ans ; Pauline, qui aurait tant voulu se marier et fonder une famille, n’a rencontré que des partenaires fuyant l’engagement et pleure ses sentiments pillés ; Jacques, homme d’affaires, à plus de cinquante ans accuse toujours sa mère de ne pas l’avoir aimé et lui adresse des billets vengeurs… Tous semblent bien exprimer une souffrance profonde et sincère.
Souvent – très souvent – la vie repose sur l’interprétation d’un fait pris de bonne foi pour la réalité et entretenue opiniâtrement. Combien d’entre nous sont disposés à accepter au moins une part de responsabilité dans leur destin ? Se reconnaître l’auteur d’une réalité, c’est déjà accepter de la voir, c’est redevenir actif, vivant – un être humain debout, auteur de sa vie et créateur – plutôt que victime impuissante et vindicative. Or nulle part ailleurs qu’en ce domaine la vérité et le mensonge ne se ressemblent autant.
Si nous pouvions contourner l’histoire de misère, la regarder sous une lumière claire et calme, nous pourrions découvrir une réalité autre. Françoise à peine adolescente courait le guilledou avec une hardiesse inquiétante ; Julien, en révolte contre son foyer natal jugé trop bourgeois, a fugué à seize ans et n’est jamais revenu ; Pauline ne semble pas s’être demandé pourquoi les hommes mariés étaient plus séduisants que les autres ; Jacques, enfant, a tout fait pour empêcher sa mère divorcée de se remarier…
Mais cette histoire, nous y croyons. Jour après jour, année après année, nous ajoutons strate sur strate à une histoire fondatrice qui repose sur un mensonge et une légende se crée, jusqu’à entrer dans les annales familiales et se transmettre.

© Catherine Hervoüet des Forges, juin 2010

(07/07/2010)
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