Elle peut vous parler de milliers de choses, la génération Y. Avec aplomb, certitude. Internet, elle connaît. L’écologie, le recyclage et tous les trucs qui fleurent le patchouli et l’Aloès Véra, pareil : aucun secret pour elle. La politique, on va dire qu’elle peut baragouiner un ou deux trucs sans avoir l’air d’une abrutie : « de toute façon faut réformer », « tous des pourris », « Sarko passe trop souvent à la télé ».
La littérature ? Non, la génération Y ne connaît pas, mais qui s’y connaît encore ? La génération Y, son truc, c’est les téléphones portables, les SMS, les bandes dessinées, les programmes de télé-réalité, les intrigues sexuelles des stars qui valent le coup (Paris Hilton, Jean-Luc Delarue et Michael Youn), les horaires des cinémas, les grilles tarifaires du lazer quest.
Une chose cependant, malgré cette érudition sans pareille, manque à la génération Y : l’économie. Elle n’y connaît rien, nada, niet, zéro pointé ! pointé et repointé ! l’écono-quoi ?
Certains l’ont pourtant étudié au lycée. Mais qu’ont-ils étudié au juste ? Les élucubrations poussiéro-marxistes de leurs professeurs : des cocos-bobos soixante-huitards, mal recyclés, qui portent des Méphisto, des pulls à zip et des chaussettes blanches. Des intellectuels du mardi à minuit, des partisans de l’onanisme avoué, qui n’ont jamais compris ni leur époque ni leurs voisins –et encore moins l’économie ! – persuadés que c’était mieux avant, que leur génie les éloigne inexorablement de la doxa consumériste, qu’ils auraient dû être Keynes, Prix Nobel d’économie, et qu’ils ne furent que de pathétiques professeurs de 1ère ES, martyrisés par leurs élèves redoublants. Tous sont des Monsieur Michu conscients de n’être que des Monsieur Michu ; ils en souffrent en silence. Mais ne plaignons pas trop ces intolérants, pervers découragés, qui auraient bien voulu avoir l’occasion de se défroquer devant Bourdieu, un peu mélancoliques, drôles à rebours, racistes sur les bords, mal réussis, acnéiques à cinquante ans et, presque par hasard, profs d’économie.
C’est en grande partie à cause de ces zouaves laguilleristes si l’économie est devenue ce grand Gloubi-boulga, qui dit ce qu’on veut lui faire dire, parce qu’en définitive aucun Français ne la comprend (les rares érudits sont trop peu nombreux et ont toujours été la première cible de la malhonnêteté politique : il faut les faire taire à tout prix, les discréditer, ou bien que les Etats-Unis les naturalisent… bref, les éliminer !).
Ceux qui voulaient être les hussards noirs de la troisième république sont les tristes épouvantails d’un lycée du 93. L’économie est devenue, sous les coups de leur boutoirs mi-tordus mi-mous, un grand tyran bordélique, dangereux, terrifiant, l’ennemi des pauvres, le copain des vilaines grandes entreprises, la science des vendus… bref : l’arme, de ceux qui, eux, ont réussi à être quelqu’un d’autre que Monsieur Michu.
Les seuls membres de la génération Y qui comprennent ce qu’est l’économie, sont ceux qui l’étudient à l’université ou en école, pendant au moins trois ans (cinq ans, c’est préférable). Autant vous dire que c’est une minorité ridicule, qui a tout un tas de bonnes raisons pour être un peu triste, et qui préfère s’éloigner des débats stériles et désespérants. Résultat : tous ces économico-ignorants, victimes d’un système politico-vicieux, s’en vont voter les larmes aux yeux : l’histoire avance, elle leur tend les bras, et il se jette la tête la première dans un trou dont on leur a dit qu’il n’était pas profond.
Les autres, les ténors, les décideurs, s’en donnent à cœur joie. Tantôt ils font parler l’économie, tantôt ils l’utilisent. Tantôt ce sont les politiques véreux qui imaginent les arguments qui leur vont bien. Tantôt ce sont les financiers qui, eux, savent bien comment ça marche (ils sont bien les seuls), et s’autorisent par conséquent à faire n’importe quoi dans l’ombre, en costards-cravates, se fichant pas mal des risques et de leurs conséquences (puisque personne ne comprend rien : il sera toujours temps d’accuser le voisin si, par mégarde, le pot-aux-roses est mis à jour).
Et nous, au milieu, avec nos ordinateurs, nos idées préconçues, nos rêves d’enfants, nos idéaux humanistes, la solitude qui nous pend au cœur, paresseux ici, volontaires là, attachants, féroces, amoureux comme au dix-neuvième, militants comme aux vingtième, en quête d’une lumière au bout d’un quelconque tunnel, d’un adulte qui nous fera confiance, de quelque chose de vrai, enfin, un quelque chose qui –on ne sait jamais– pourrait bien être l’économie.