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Edition du 27 Octobre 2012 / N°454 Le(s) saint(s) du jour
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Poussières dans le vent

Porte-à-porte





Elles rivalisent d’attraits, les demeures que je visite ! Certaines sont jolies dans leur simplicité, d’autres somptueuses et fantaisistes : architecture, couleurs, matières, textures… parfums… Et ambiance musicale ! Chacune a la sienne : murmure, mélodie fredonnée, chant lyrique, tapage de star... Toutes ces harmonies qui vibrent dans la lumière ! Comme un arpège je glisse de l’une à l’autre, faisant mon porte-à-porte, attentif à mes approches car ma tâche est délicate.
On m’accueille avec courtoisie, ou fausse indifférence – je le vois bien à ce frisson léger, ce souffle un instant suspendu… Toutes attendent ma visite, moi le porteur d’or. Chez la maîtresse des lieux j’arrive en douceur, mieux, sur la pointe des pieds, j’interroge de mes doigts délicats sa chair nacrée, soyeuse ou veloutée – et elle m’offre ses trésors les mieux cachés.
Certaines voudraient me retenir, me caresser au passage ou me bercer dans leurs étoffes… Mais je me retire, je m’esquive, un peu rudement parfois, je le reconnais. Car je ne veux rien entendre, ni savoir : je suis trop minuté ! En contact radio permanent avec ma maison mère – un immeuble à étages bourré de personnel – j’ai chaque jour un territoire de prospection. Discipline, organisation, quadrillage... Je me souviens de cette tournée qui m’avait par mégarde entraîné à la lisière du terrain à démarcher. Existe-t-il aventure plus effrayante ? Tout à coup, je n’ai plus rien reconnu, le quartier visité perdait ses couleurs, les sons se déformaient, des abîmes d’obscurité s’ouvraient autour de moi. Moment de panique ! J’ai couru follement dans un sens, dans l’autre – enfin j’ai perçu de nouveau la fréquence, un fil d’abord ténu, un infime bruissement, puis la lumière est revenue, et le soleil, et avec lui les couleurs et le chant du monde.
Avant d’aller à l’extérieur, j’ai fait tous les métiers au siège social : homme de ménage, manutentionnaire, nounou, combattant, gardien et même ventilateur… J’ai transpiré dans les réserves, manié le balai, le biberon et le glaive, avant d’être muté à l’extérieur avec une escouade de collègues. Là, l’ouvrage demande encore ardeur et dévouement – les destinées de ma collectivité en dépendent.
Mon expérience s’affinant, je délaisse certaines cibles trop éclatantes, aux liqueurs épicées – j’en entreprends de plus discrètes dont les atours modestes valent bien le détour ! Au palais Rose, par exemple, je préfère la maison Églantine fraîche et simplette. Et les jours où j’ai envie d’un peu de fantaisie rustique, je mets le cap sur les pavillons jaunes des courgettes.
On me demande parfois si mes fonctions ne me montent pas à la tête. Si, bien sûr ! Je rentre tous les jours quasiment ivre… de fatigue. Car je porte dans mes gênes la grâce du présent, la joie de servir, et l’humble acceptation d’un labeur exténuant dont j’ignore qu’il assure les lendemains du monde.
Je suis l’insecte nommé abeille.

© Catherine Hervoüet des Forges, octobre 2010

(27/10/2010)
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