L’assiette est glissée devant moi : immense, blanche, aux plages ornementées d’un fin cordon d’épices et de caramel. Petits légumes prélevés à l’aube par les elfes, mini-dôme de riz, fagot menu de pommes paillettes… Mais la vedette, c’est le filet de poisson délicat, voilé d’une sauce légère et mousseuse. Une question délicieuse se pose à moi : par où commencer ? Par le paysage ou l’élément principal ? J’éprouve toujours une hésitation à attaquer d’emblée ce dernier. Mon premier mouvement est d’interroger émerveillée, presque avec timidité, les satellites joliment disposés, de les goûter, les désagréger doucement et, peu à peu, d’avancer vers le trophée. Une approche lente qui suspend les arabesques mentales et attise les sens, les agaçant presque, car ils voudraient effeuiller déjà le morceau de roi. Le plaisir est dans l’attente – un art en soi, me dis-je. Mais aussi : ma faim sera-t-elle encore affutée lorsque je découvrirai ce mets que j’ai choisi ? Le fait de l’entamer n’est-il pas déjà le faire disparaître ? Comme de précédentes fois, ma voix off me souffle que je ferais mieux de commencer par lui afin d’en saisir les saveurs nuancées et brûlantes, la quintessence du chef-d’œuvre éphémère.
En arrière-plan se déploie le ballet noir et blanc des serveurs et la mer étincelle derrière les baies sous le soleil d’hiver. L’instant est parfait. Minutes de cristal… Brèves comme il se doit. Tout à l’heure, dans un instant peut-être, quelque chose aura basculé. Les électrons repartiront danser ailleurs dans le désert universel.
Lorsqu’on commence par le principal, il me semble qu’on le déguste rapidement, sans vraiment éprouver l’enchantement attendu – comme les empreintes anciennes et la crainte du retour au temps ordinaire oblitèrent un bonheur venu au rendez-vous du présent.
Mon esprit s’échappe par chaque interstice entre les mots. Mes mots, les siens. À ma demande, mon interlocuteur me parle sobrement de sa profession – son monde à lui, où rayonne la puissance de son intelligence, son verbe, une maîtrise reconnue. Sa voix d’homme habitué à parler en public, je la découvre intime et simple, chaleureuse. Je l’écoute. Elle m’emprisonne… abolit les aiguilles des montres. Il me demande quels sont mes projets, avec un sourire où passe la gravité furtive d’une émotion contenue. Nous y voilà.
J’aurais dû commencer par le centre du plat. Il refroidit rapidement et, à poursuivre tout autour je ne sais quel jeu distrait, j’en ai perdu l’essentiel. Mon interlocuteur s’est tu, il me contemple, il attend. Il veut savoir, aujourd’hui. Mes pensées s’éparpillent comme une volée de petits oiseaux effarés.
Devant moi une assiette oubliée, blanche, dérisoire. Toi que j’aurais aimé… Un point d’orgue où convergent années, chemins, espace. Où tout disparaît. Instant de vertige, de néant. Je me sens basculer dans ce regard profond. Un seul mot à dire. Un mot. Maintenant.
© Catherine Hervoüet des Forges, novembre 2010