Je me lève à Sept heures et Trois minutes. Mon réveil sonne Deux fois. J’ouvre les Deux rideaux, les Deux volets. J’embrasse Une femme. Je prends ma douche : Trente litres d’eau. J’ouvre Un journal de Trente-Deux pages. C’est le numéro Onze Mille Deux Cent Vingt Six de ce journal, lequel existe depuis assez longtemps. Si je lis ce journal, c’est pour les chiffres. Il y en a plein. D’abord, les sondages. Je tombe sur les côtes du rivage popularité. Sarkozy est à Trente Quatre. Fillon à Quarante et Un. Ils ont interrogé les Mille citoyens landa d’un énième échantillon représentatif. La marge d’erreur est de Cinq pourcent. Dominique Strauss-Kahn est en tête. Je tourne les pages du journal. Page Dix-Sept, on m’apprend que Onze personnes n’ont pas survécu au Troisième tsunami cette année. Dix-sept fois Trois, ça fait Cinquante-et-un. Ensuite, je regarde la bourse. Je n’ai jamais compris comment ça marchait au juste, mais ça me rassure tous ces chiffres. J’apprends que le Cac Quarante est en hausse de Un virgule Trente-Huit points. Lafarge passe de Quarante Trois Euros Deux Cent Cinquante Cinq à Quarante Trois Euros Quatre Cent Vingt. Je tourne les pages. Rubrique People, j’apprends que le fils de Yannick Noah mesure Deux mètres Onze et que Elisabeth Taylor s'est mariée Huit fois mais avec seulement Sept hommes.
J’allume mon ordinateur. Un Ordinateur est une gigantesque calculatrice capable de se frayer un chemin entre les Zéros et les Uns. Elle sert d’interprète, ou interface, c'est-à-dire qu’elle permet à une virtualité binaire de communiquer avec une réalité sinistre. C’est très amusant. L’algorithme Google établit mon profil et, grâce à des calculs probabilistes aussi complexes que secrets, il répond à ma question : « qui a inventé le nombre Quatorze ? ». J’ai toujours adoré le nombre Quatorze. C’est une belle invention.
Je pars au travail. Dans la voiture, la radio postillonne les résultats du Loto, du Keno, du Tiercé, Quarté, Quinté Plus, puis elle me dit le score, Milan, Rome, Madrid, Londres, puis elle me dit combien d’Arbres ont été coupés aujourd’hui en Amazonie, combien de bébés ont vu le jour, et combien de personnes, sur Terre, s’appellent comme moi.
Mon travail ? j’établis des régressions linéaires pour un grand cabinet d’étude éconmétrique. C'est-à-dire que je dessine des nuages de Milliers de points, puis je tire Une ligne au milieu, et j’essaye de voir à quel point cette ligne traverse bien le nuage. Je me sers du tableur Excel, de Stata, SPSS, je remplis des milliers de feuilles, colonnes, lignes, trois décimaux, je dresse des codes de couleur, je compte, décompte, nombre et dénombre, j’avertis, je transcris et conclus. C’est un métier comme un autre. Il n’y a pas de faux métier.
Quand je rentre chez moi, je fais cuire un œuf Trois minutes. Je le mange en Quarante-Deux secondes. J’invite la voisine à voir le film qui passe ce soir sur la Quatre : Vingt Mille lieues sous les mers. Elle préfère le film de la Six : Christophe Colomb en Mille Quatre Cent Quatre Vingt Douze. Après quoi, je lui fais l’amour Deux fois. Je tiens Neuf minutes la première fois, Quinze la seconde. Pour m’endormir après la performance, je luis le Guinness des records de Mille Neuf Cent Quatre Vingt Onze, ça me rappelle mon enfance. Je compte les moutons. Je n’arrête plus de compter. La voisine est partie. Je suis seul. Putain de moutons. Combien y en a-t-il ? Personne ne répond. Personne n’a jamais répondu. Je ne suis personne. Je me sens seul au milieu de Sept Milliards d’individus. Il y a Trois Mille jours que je n’ai pas dormi. Trois mille jours. Je trace des lignes dans les nuages. Je me déteste. Au commencement était le Nombre. Dieu dit « Trois fois le Septième » ! Et la Lumière sut.