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les enfants de ce siècle

Le métier unique

Autrefois, ce n’était pas mieux, c’était différent. Et je ne me livre pas ici à une critique nostalgico-fantasmatique, mais à un constat. Quand on rentrait dans une entreprise, à l’époque, on pouvait deviner quel était le rôle de chacun, ou à peu près. Les vêtements, l’appareillage, l’allure, les gestes, laissaient supposer le métier de tel ou tel employé, heureux ou non d’avoir cette place. Sa place. La chaîne de production était identifiable. Celui-là avait un tournevis, celui-ci une matraque, cet autre une calculatrice, ce dernier une cravate et une dégaine de cocu : le sous-patron.

Aujourd’hui, quand je rentre dans une entreprise, je sais déjà ce que je vais y trouver : des dizaines de types habillés de la même espèce de manière, assis en rang d’oignon derrière les écrans plats d’ordinateurs, habillés plus ou moins pareil, le « plus ou moins » étant davantage une histoire de goût que d’identité. Les types forwardent des mails, élaborent des Power Point, twittent sans qu’on les aperçoive et regardent les photos de vacances d’un ami de longue date sur Facebook. Parfois, une sonnerie de téléphone les dérange. Ils décrochent et parlent de « réunion », « faire le point », « pas de souci », « je reboucle avec elle et je reviens vers toi ». Impossible de savoir ce qu’ils font comme métier au juste et ce que c’est que cette entreprise où je me trouve. Impossible d’identifier un cœur d’activité, ou un quelconque indice des invariables de la création de valeur. Toutes les entreprises se ressemblent et, en apparence du moins, tous les employés ont des métiers similaires. Comment expliquer dans ce cas que l’un d’eux soit mieux payé qu’un autre ? Certainement pas au premier coup d’œil, ça c’est sûr, ni au deuxième ni au troisième. Les différences de salaire tiennent à l’importance plus ou moins grande de ce mail qu’on forwarde ou de ce Power Point qu’on élabore. A travail égal, salaire différent. Ce sont les responsabilités qu’on rémunère, pas la nature des fonctions.

Quand Monsieur X, employé Landa de la boîte Machin, rentre chez lui, il retrouve Madame X, employée Bêta de l’entreprise Truc. Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ? J’ai forwardé des mails, et toi ? J’avais une réunion, ça a duré la matinée. Et après ? J’ai forwardé des mails, je suis épuisée. Moi aussi, épuisé. Monsieur X et Madame X font le même travail, dans deux entreprises en apparence tout à fait différentes. Mais c’est la même faune, la même odeur, les mêmes réflexes, le même langage. La même fatigue. Nous avons délocalisé les fonctions productrices, et nous avons inventé la notion de « secteur tertiaire » afin de nous donner bonne conscience et de ne pas risquer un chômage trop inquiétant. Nous avons inventé le « métier unique ».

En se rendant à la Défense, on trouve tout un tas de gens habillés pareillement, qui se rendent avec un entrain similaire vers des métiers qui, à peu de choses près, sont les mêmes. Et il y a beau avoir écrit « cadre » sur leurs contrats de travail, ils n’en restent pas moins des ouvriers en uniformes, qui se rendent dans une grande usine du secteur tertiaire, c’est-à-dire une usine d’où il ne sort rien de concret. Le Primaire, c’est la terre. Le secondaire, c’est le fer. Le tertiaire, c’est l’air. La prochaine révolution économique sera peut-être consacrée au feu, qui sait ?

(05/01/2011)
Guillaume Sire
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