Une dangereuse connerie
Il y a des gestes politiques qui ne sont pas autre chose que des gestes politiques. Il s’agit de calculer, d’anticiper plus ou moins évidemment, de se prendre pour un autre afin, sur un malentendu quelconque, de faire entendre une supposée raison à un supposé peuple dont, supposément, on se soucie. Parmi ces gestes, certains ne sont guère importants, oubliés aussitôt que les journaux n’en parlent plus, insignifiants et pour la société et pour le paysage. D’autres, au contraire, laissent derrière eux une traînée de souillures presqu’idéologiques, altérant des monuments dont on avait pas l’idée, modifiant les structures sociétales en profondeur, sans préméditation ni d’autre raison que celle du pouvoir à court terme. Bref, en politique, certaines conneries sont dangereuses. C’est la cas de l’idée de notre président d’un Muséum d’Histoire de France.
Quand on crée un musée, plutôt que de commencer par s’inquiéter du lieu, on s’inquiète d’abord de ce qu’il contiendra. Et quand on est pas un expert (et qu’on a à peu près la culture d’un pingouin du zoo de Vincennes), on écoute les spécialistes. Les énarques en mal de poste et les conservateurs en mal de reconnaissance ne sont pas les spécialistes. Pierre Nora, lui, est un spécialiste. Avec d’autres, il a voulu donner un cours élémentaire d’histoire à Nicolas Sarkozy. Que lui a-t-il dit ? Que les histoires du pays de France ne peuvent être présentées comme une seule et même sacro-sainte « Histoire de France ». Non, Monsieur le Président, l’Histoire n’est pas une machine uniforme sur la route de laquelle aucun destin ne fait le poids. L’Histoire est une complexité, somme de confusions plus ou moins percées à jours, de subtilités et de quiproquos, de définitions en mal d’espoir et de guéguerres irraisonnées, souvent déraisonnables, à propos desquelles aucun historien n’est d’accord avec son voisin de pupitre.
Mais le Président se veut le hussard d’une certaine vision de la démocratie, de la République et de ce pays avec lequel sa relation, teintée d’un populisme fiévreux, est des plus ambigüe. Le Président ne veut pas un Musée de l’Histoire de France, non, il veut une Histoire de France, son Histoire de France. Le président ne veut pas une nation française, mais un Peuple de France. Le Président ne veut pas d’un premier ministre, mais d’un Vizir. Pas une femme, une icône. Pas une montre, une Rolex. Pas des amis, mais des patrons. Pas de reconnaissance, mais la Gloire, les flambeaux d’une éternité. Son Eternité.
Ce musée, nous l’avons compris, s’appellera Nicolas Sarkozy. « Musée de L’Histoire de France Nicolas Sarkozy ». Ce sera comme s’il l’avait signé lui-même, cette histoire de France. Il est amusant de voir comment la mégalomanie des présidents prend forme (et fond ?). Chirac avait une attirance quasi sadomasochiste pour les danseuses en boubou et les contre-maîtres dans les champs de bananes. Chirac voulait être explorateur, colon, Roi Nègre. Il nous a fait le Quai Branly.
Sarkozy, lui, veut une couette tricolore, un bicorne, des tableaux de Monet, il veut une carte des flux migratoires, des goodies du Cac 40, il veut un oncle avec une moustache, un ami boulanger, il veut la côte d’Azur et la Bretagne, Strasbourg, le Pays Basque, la Corse, Baudelaire et Léon Blum. Sarkozy veut la France, sa France, son délire d’intellectuel manqué, empanaché d’une vision qu’il aura su imposer. Le Musée de l’Histoire de France existera bientôt. L’Histoire de France n’existera jamais. Et ce musée sera celui, justement, d’une impossibilité. « Le musée de l’impossibilité Nicolas Sarkozy ». Les enfants qui le visiteront ne comprendront rien. Ils grandiront sous une prétendue houlette, une idée du destin (qui hélas n’est pourtant pas autre chose qu’un fantasme hypothétique), racistes et paresseux, populistes par omission.
(09/02/2011)
Guillaume Sire |